Octave fabriquait des violons dans un atelier au-dessus d’une cave à concerts, si bien que le bois de ses établis vibrait presque chaque soir au rythme de la musique qui montait d’en bas. Il ne vendait jamais un instrument neuf sans l’avoir d’abord fait jouer, lui-même, pendant des semaines — le temps, disait-il, que le bois apprenne à connaître sa propre voix.
— Un violon tout neuf, ça sonne juste mais ça ne raconte rien, expliquait-il aux clients impatients. Il faut qu’il ait du temps pour lui, du temps libre, avant de pouvoir le donner aux autres.
Un soir, une jeune violoniste du nom de Suzon monta le voir après un concert dans la cave d’en bas, l’archet encore à la main, les joues rouges d’avoir joué.
— C’était vous, ce trio, ce soir ? demanda Octave, qui avait reconnu le son depuis son établi, plusieurs étages plus haut.
— Oui. On a retrouvé un ami qu’on n’avait pas vu depuis des mois, il jouait avec nous ce soir, tous les trois sur scène. C’était le plus beau moment que j’ai eu depuis longtemps.
Octave hocha la tête et lui montra un violon en cours de fabrication, encore sans vernis, le bois nu et pâle.
— Vous savez ce que c’est, le bonheur, pour un instrument comme celui-là ? C’est d’avoir du temps pour soi, tout en sachant qu’il finira, un jour, dans les mains de quelqu’un. Le maître, c’est pas celui qui possède l’instrument. C’est le temps qu’on lui laisse pour devenir lui-même.
Un client vint un jour réclamer, en urgence, la réparation d’un violon fissuré avant un concert prévu le soir même.
— Impossible de le réparer correctement en quelques heures, dit Octave après examen. Le bois a besoin de colle, et la colle a besoin de temps pour prendre. Si je vous le rends ce soir, il tiendra sur scène, mais il ne sonnera plus jamais aussi bien.
Le client insista, offrit de payer plus cher, comme si l’argent pouvait accélérer le séchage du bois. Octave refusa, fermement mais sans hausser le ton, et proposa à la place de prêter, pour ce seul concert, l’un de ses propres instruments — un violon plus âgé, moins prestigieux en apparence, mais dont le bois, disait-il, « avait eu tout le temps du monde pour apprendre à sonner juste ».
Suzon, témoin de la scène, comprit ce jour-là que le temps dont parlait Octave n’était pas qu’une manière de parler : c’était une matière première, aussi essentielle au violon que le bois ou les cordes.
Suzon revint régulièrement, non plus après ses concerts seulement, mais aussi les après-midi tranquilles, pour observer Octave travailler. Elle lui raconta, un jour, qu’elle se sentait souvent coincée entre deux extrêmes : la peur d’avoir peu de temps libre pour elle-même, et la culpabilité de ne pas en profiter assez quand elle en avait.
— C’est quoi le bonheur, pour vous, exactement ? finit-elle par demander, un peu à brûle-pourpoint.
— Avoir du temps, dit Octave sans hésiter. Pour soi, pour les autres. Ne pas être toujours dans l’obligation, dans la contrainte. Quand on est un peu maître de son temps, on goûte au bonheur. C’est simple à dire, difficile à obtenir.
Un jeune homme, Baudouin, apprenti dans l’atelier depuis peu, écoutait souvent ces conversations sans y participer, trop occupé — ou trop timide — pour lever le nez de son établi. Il était du genre à dire peu, mais à observer beaucoup.
— C’est de l’amour, le bonheur, lâcha-t-il un jour, sans prévenir, en réponse à une question qu’on ne lui avait pas posée. C’est la vie, la joie, la liberté. La simplicité aussi. Mais c’est pas l’argent, en tout cas. Ça, j’en suis sûr.
Octave et Suzon échangèrent un regard amusé — Baudouin ne parlait presque jamais, et voilà qu’il livrait, d’un coup, toute sa philosophie.
Baudouin, de son côté, finit par oser demander à Octave s’il pourrait, un jour, fabriquer un violon pour lui-même, et non plus seulement pour les clients de l’atelier.
— Tu veux jouer ? s’étonna Octave, qui ne l’avait jamais vu s’intéresser à la musique elle-même, seulement au bois.
— Pas vraiment jouer. Juste avoir un instrument à moi. Que je fabriquerais avec vous, pièce par pièce, et qui resterait ici, dans l’atelier, sans jamais être vendu.
Octave accepta, un peu surpris de sa propre émotion face à cette demande simple, et les deux hommes commencèrent, les soirs suivants, à façonner ensemble un violon qui n’appartiendrait jamais à personne d’autre qu’à l’atelier lui-même — un instrument sans destination, fabriqué pour le seul plaisir de le fabriquer, comme une preuve tangible que le temps qu’on y consacrait comptait pour lui-même, et pas seulement pour ce qu’il produirait ensuite.
Le concert suivant de Suzon eut lieu un soir d’hiver, et Octave descendit exceptionnellement de son atelier pour l’écouter, portant sous le bras le violon qu’il avait fini de fabriquer — celui, précisément, qu’il lui avait montré nu et sans vernis des mois plus tôt. Il le lui tendit avant qu’elle ne monte sur scène.
— Il est prêt ?
— Il est prêt à apprendre à jouer avec vous. Ce n’est pas pareil.
Suzon joua ce soir-là avec l’instrument neuf, et pour la première fois de la soirée, entre deux morceaux, elle laissa passer un long silence — non pas pour accorder ses cordes, ni pour saluer le public, mais simplement pour respirer, consciente, l’espace d’une seconde suspendue, d’avoir enfin le temps, tout entier, rien que pour cette note à venir.
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