Casimir exerçait un métier que presque personne, dans la ville, ne comprenait plus : chaque matin avant l’aube, il parcourait une poignée de rues avec un long bâton muni d’un fil de fer souple à son extrémité, et venait tapoter, doucement mais fermement, les volets de ceux qui l’avaient engagé pour les réveiller.
— Il existe des réveils, maintenant, lui faisait-on souvent remarquer.
— Les réveils vous font sursauter. Moi, je vous réveille, répondait-il invariablement, comme s’il s’agissait d’une nuance essentielle.
Un de ses clients les plus anciens, un boulanger du nom de Grégoire, se levait ainsi depuis quinze ans au son léger du bâton contre ses volets, jamais autrement.
— Vous savez ce que j’aime, dans votre tapotement ? lui confia un matin Grégoire, en lui tendant une brioche encore chaude par la fenêtre entrouverte. C’est que je me réveille content d’être debout. Pas parce qu’il le faut. Juste content. Hyper content, même, si je dois trouver le mot juste.
Casimir, qui n’était pas homme à s’attarder, prit tout de même le temps ce matin-là de s’asseoir un instant sur le pas de la porte, la brioche à la main.
— C’est rare, ça, vous savez. La plupart des gens que je réveille grognent, ou ne disent rien du tout. Vous, chaque matin, vous trouvez le moyen d’être content.
— C’est peut-être à cause de vous, dit Grégoire en riant. On ne réveille pas les gens pareil selon qu’on le fait par obligation ou par attention. Le vôtre, ça ressemble à une caresse. Pas à un ordre.
Un matin, un jeune client récemment arrivé dans le métier, un apprenti réveilleur du nom d’Norbert, envoyé par la mairie pour observer le travail de Casimir avant de reprendre lui-même une tournée dans un quartier voisin, l’accompagna toute la matinée sans dire un mot, notant chaque geste sur un petit carnet.
— Vous notez quoi, exactement ? finit par demander Casimir, amusé.
— La force du tapotement. L’ordre des rues. Le temps qu’il faut attendre devant chaque fenêtre.
— Vous ne noterez jamais l’essentiel comme ça, dit Casimir en reprenant sa marche. L’essentiel, c’est de savoir, sans le noter nulle part, que Monsieur Grégoire aime qu’on attende un peu plus longtemps que les autres, parce qu’il aime discuter avant d’ouvrir ses volets. Ça ne s’écrit pas dans un carnet. Ça s’apprend avec le temps, comme le reste.
Norbert referma son carnet, un peu décontenancé, et se contenta, ce jour-là, de simplement marcher aux côtés de Casimir sans plus rien noter.
Une nouvelle cliente, une jeune femme du nom de Clémence, venait d’emménager dans le quartier et avait demandé les services de Casimir sans trop savoir à quoi s’attendre — son grand-père en avait parlé, disait-elle, comme d’une tradition disparue qu’elle voulait faire revivre pour elle-même.
— Je ne sais pas si j’ai une vraie définition du bonheur, lui confia-t-elle un matin où il s’était attardé un peu plus longtemps que d’habitude devant sa fenêtre. Ça peut être dans une chanson, dans une image. Il n’y a pas de vraie définition, je crois. Ça peut être tout ce qui donne un sourire à quelqu’un.
— Alors peut-être que mon bâton en fait partie, dit Casimir, presque surpris de sa propre remarque.
Clémence sourit, encore ensommeillée, et referma ses volets pour se préparer.
Un matin d’hiver particulièrement rude, Casimir se blessa légèrement à la cheville en glissant sur une plaque de verglas, et dut, pour la première fois en des années, sauter deux rues de sa tournée habituelle. Le lendemain, plusieurs clients l’attendaient à leur fenêtre, inquiets, ayant remarqué son absence.
— On a cru qu’il vous était arrivé quelque chose de grave, lui dit Grégoire, visiblement soulagé de le voir revenir, boitant à peine.
— Une cheville tordue, rien de plus. Mais ça m’a fait quelque chose, de savoir que mon absence se remarquait à ce point.
— Vous croyiez qu’on ne remarquerait pas ? Vous êtes la première chose qui nous arrive, chaque matin, avant même le café.
Casimir continuait sa tournée chaque matin, tapotant les volets les uns après les autres, sans jamais varier son geste, sans jamais chercher à savoir ce qu’il provoquait vraiment derrière chaque fenêtre. Mais un jour, un client qu’il réveillait depuis des années, un vieil homme veuf du nom d’Aubin, lui ouvrit sa porte au lieu de se contenter d’un signe depuis la fenêtre.
— Je voulais vous dire un truc, dit Aubin, la voix un peu hésitante. Le bonheur, pour moi, c’est simple maintenant : c’est la main que tenait ma femme, le rire de ma fille quand elle était petite, et maintenant le pied de mon petit-fils qui vient de naître. Tout ça mélangé, un peu en vrac. Et vous savez ce qui me fait penser à tout ça, chaque matin ? Votre bâton contre mes volets. Ça me rappelle qu’un nouveau jour commence, et que j’ai encore le droit d’y penser.
Casimir ne sut que répondre. Il reprit sa tournée, plus lentement ce matin-là, s’attardant un peu plus longtemps devant chaque fenêtre, comme si son geste — si modeste, si mécanique en apparence — portait, sans qu’il l’ait jamais vraiment su, tout le poids discret des vies qu’il réveillait une à une, chaque matin, avant que le reste de la ville ne s’éveille à son tour.
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