Amédée tenait une parfumerie si petite qu’on pouvait toucher les deux murs opposés en écartant les bras. Il ne vendait pas de parfums au sens habituel — pas de grandes fragrances destinées à durer toute une journée — mais des flacons minuscules, contenant chacun, disait-il, une seule seconde capturée. Une seconde de pluie sur un trottoir chaud. Une seconde de pain qui sort du four. Une seconde de rire, dans une pièce pleine de monde.
— Comment vous capturez une seconde ? lui demanda un jour une cliente, sceptique, en retournant un flacon entre ses doigts.
— En étant présent au bon moment, dit Amédée. Le nez ouvert, l’esprit vide de tout le reste. C’est plus difficile qu’on ne croit.
La cliente s’appelait Fantine, et elle revenait régulièrement, sans jamais rien acheter, juste pour sentir les flacons alignés sur l’étagère, les yeux fermés, une expression concentrée sur le visage.
— C’est une question compliquée, dit-elle un jour sans qu’on lui ait rien demandé. Le bonheur. Je crois que c’est savoir apprécier la moindre seconde de la vie. Mais je n’y arrive jamais vraiment. Je suis toujours en train de penser à la seconde d’après.
Amédée sortit de sous son comptoir un flacon qu’il n’avait encore montré à personne, presque vide, presque translucide.
— Celui-là, c’est raté. J’ai essayé de capturer une seconde difficile — un jour où tout allait mal — et je m’attendais à ce que ça sente l’amertume. Mais non. Ça sent le café froid et la pluie sur une vitre, rien de plus. Rien de dramatique. J’ai compris quelque chose, ce jour-là : les moments difficiles ne sont pas l’ennemi du bonheur. Ils sont ce qui nous permet de le sentir passer, par contraste, comme un parfum qu’on ne remarque qu’après l’avoir respiré longtemps sans y penser.
Un autre habitué de la boutique, un homme d’affaires pressé du nom de Théophile, passait chaque semaine acheter le même flacon, toujours le même, sans jamais en essayer d’autre.
— Vous ne voulez pas varier, un jour ? lui proposa Amédée, en lui montrant une nouvelle fragrance qu’il venait tout juste de finir.
— Non. Celui-là me rappelle une seconde précise, et si j’en change je crains de la perdre. C’est peut-être bête.
— Ce n’est pas bête. C’est juste une autre manière de faire durer ce qui ne dure qu’une seconde : la répéter, plutôt que d’en chercher toujours une nouvelle.
Fantine, qui attendait son tour, avait tout entendu, et resta songeuse un long moment après le départ de Théophile.
Fantine prit le flacon presque vide entre ses mains, le renifla longuement.
— Vous avez raison. Ça ne sent rien de spécial. Et pourtant je le trouve précieux.
Un jeune apprenti du nom d’Isambert travaillait avec Amédée depuis peu, chargé de nettoyer les flacons et de tenir le registre des essences. Il était du genre taciturne, répondant en un mot quand deux suffisaient, et Amédée avait renoncé depuis longtemps à lui faire dire ce qui le rendait heureux.
— Être bien entouré, avait-il fini par lâcher, un jour, sans qu’on insiste. C’est tout.
Un jour, une cliente pressée voulut acheter dix flacons d’un coup, « pour offrir », sans même les sentir un par un, se contentant de désigner l’étagère entière d’un geste vague.
— Je ne peux pas vous vendre ce que vous n’avez pas senti, dit Amédée, fermement, malgré la vente qu’il perdait ainsi.
— C’est juste des cadeaux, insista-t-elle, agacée.
— Justement. Un cadeau qu’on n’a pas choisi vraiment, ce n’est qu’un objet. Prenez le temps d’en sentir trois, quatre, et choisissez ceux qui vous parlent. Le reste attendra une autre cliente, plus patiente.
La femme repartit sans rien acheter ce jour-là, visiblement contrariée, mais revint la semaine suivante, seule, sans liste ni urgence, et passa près d’une heure à sentir chaque flacon un par un — Isambert, amusé, la regarda faire depuis son coin sans un mot, reconnaissant dans cette patience retrouvée quelque chose qu’il avait mis, lui, des mois à apprendre.
Un après-midi où la boutique était pleine — une pleine table de clients, ce qui n’arrivait presque jamais dans un espace si exigu — Amédée demanda à chacun de fermer les yeux et de décrire, en un mot, ce que la seconde qu’il tenait entre les mains lui évoquait. Les mots fusèrent : liberté, solitude, amitié, famille, mouvement, le toucher, l’odorat, l’ouïe — chacun cherchant, maladroitement, à nommer quelque chose qui échappait presque toujours au langage.
Isambert, à qui son tour vint en dernier, resta longtemps silencieux, le flacon serré dans sa main, avant de dire, presque malgré lui :
— Ce n’est pas l’amour. C’est les moments difficiles qui font qu’on sent le bonheur, après. Comme votre flacon raté, patron.
Amédée ne dit rien, mais prit le petit flacon presque vide, celui qu’il gardait précieusement depuis des mois, et le tendit à Isambert — le premier flacon qu’il offrait sans jamais l’avoir vendu, ni même véritablement fini.
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