Émeraude marchait sur un fil tendu entre deux platanes, place du marché, chaque samedi matin, sans filet, sans musique, sans autre public que ceux qui s’arrêtaient par hasard en faisant leurs courses. Elle ne restait jamais longtemps là-haut — quelques minutes tout au plus — puis redescendait, saluait à peine, et repliait son fil comme si de rien n’était.
— Vous pourriez rester plus longtemps, lui dit un jour un badaud, un habitué du marché du nom de Wenceslas. Les gens aimeraient voir plus.
— Si je restais plus longtemps, ce ne serait plus pareil, répondit Émeraude en enroulant son câble. Le bonheur, c’est plein de choses et en même temps c’est rien. Ça dure quelques secondes, et puis c’est fini. Si j’essayais de le faire durer, je crois que je le perdrais.
Wenceslas revint la semaine suivante, puis celle d’après, se postant toujours au même endroit pour la regarder marcher. Il avait, disait-il, un ami très cher, quelqu’un qu’il ne voyait que rarement, mais dont chaque visite lui semblait précieuse précisément parce qu’elle était rare.
— Il vient ce soir, justement, confia-t-il un samedi. On va passer la soirée ensemble, tous les deux, et je sais déjà que ça va me sembler trop court.
— C’est peut-être pour ça que ça compte, dit Émeraude en équilibre sur son fil, un pied puis l’autre, les bras légèrement écartés. Ce qui dure toujours, on finit par ne plus le voir. Ce qui est rare, on le regarde vraiment.
Un jour de grand vent, Émeraude hésita longuement avant de monter sur son fil, sentant l’air trop instable pour garantir un passage sûr. Un enfant du quartier, impatient, l’interpella depuis le sol.
— Vous montez pas aujourd’hui ?
— Le vent est mauvais. Si je monte quand même, je risque de tomber, et alors il n’y aura plus de fil du tout, ni aujourd’hui ni les samedis suivants.
— Mais les gens attendent, insista l’enfant, désignant la petite foule rassemblée malgré la bourrasque.
— Les gens attendront un autre samedi. Le bonheur qu’ils espèrent voir, il ne vaut rien si je le paie de ma chute.
Elle replia son fil ce jour-là sans être montée, sous les murmures déçus de quelques badauds, mais Wenceslas, qui avait tout observé depuis son poste habituel, la félicita d’avoir su, pour une fois, refuser d’offrir ce qu’on attendait d’elle.
Une jeune danseuse, Aline, observait souvent la scène depuis les marches de l’église voisine, sans jamais oser s’approcher. Un matin, Émeraude l’invita à tenir l’extrémité du fil pendant qu’elle l’ajustait.
— Vous dansez ? demanda Émeraude.
— Oui. Enfin — j’essaie. C’est difficile d’expliquer pourquoi je le fais. C’est danser, s’exprimer, se sentir libre, je crois. Rien de plus compliqué que ça.
— C’est déjà beaucoup, dit Émeraude en testant la tension du câble. Moi, sur mon fil, c’est pareil. Je ne cherche rien de compliqué. Juste quelques secondes où tout est net, où je ne pense à rien d’autre qu’à mon prochain pas.
Ce samedi-là, avant de monter sur le fil, Émeraude remarqua un vieil homme assis un peu à l’écart, qu’elle n’avait jamais vu auparavant. Il portait un carnet sous le bras et semblait chercher ses mots avant même qu’on lui pose une question.
— Vous voulez me demander ce qu’est le bonheur, vous aussi ? lui lança-t-elle en riant, avant de grimper à l’échelle.
— Non, dit-il, presque surpris de sa propre réponse. Je crois que je voulais juste être ici. Et en même temps penser à plein d’autres choses, tout en restant ici. C’est étrange à expliquer.
Émeraude s’immobilisa un instant, une main sur l’échelle.
— Ce n’est pas étrange du tout. C’est exactement ce que je fais là-haut. Je suis sur ce fil, entièrement, et en même temps mon esprit vagabonde ailleurs — vers le prochain pas, vers le vide en dessous, vers rien du tout parfois. Être ici et ailleurs en même temps, c’est peut-être ça, tenir en équilibre.
Elle monta, marcha ses quelques minutes habituelles sur le fil tendu entre les deux platanes, sous les yeux de Wenceslas, d’Aline et du vieil homme au carnet, puis redescendit comme toujours, sans un mot de plus, comme si la scène qu’elle venait d’offrir n’avait été, déjà, qu’un souvenir en train de s’effacer.
Le vieil homme referma son carnet sans y avoir rien écrit, se leva, et repartit à travers le marché — présent, disait son pas tranquille, mais déjà, sans doute, en train de penser à autre chose.
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