Léandre peignait toujours au même endroit, sur la levée qui dominait le fleuve, son chevalet planté dans l’herbe depuis tant d’années que l’herbe elle-même semblait avoir pris l’habitude de pousser autour sans jamais le gêner. Il peignait la même vue, presque toujours — le fleuve, le ciel qui changeait, la lumière qui n’était jamais deux fois pareille — et refusait obstinément qu’on photographie ses toiles.
— Une photo, ça capture. Une peinture, ça se souvient. Ce n’est pas la même chose, disait-il à quiconque sortait un téléphone trop vite.
Un après-midi de fin d’été, une famille s’installa non loin de lui, sur l’herbe : un père, une mère, deux enfants. Le plus jeune, une fillette d’une dizaine d’années nommée Perrine, s’approcha du chevalet, fascinée.
— Pourquoi tu veux pas qu’on prenne en photo ? demanda-t-elle sans détour.
— Parce que si je te dis oui à toi, dans cinq minutes toute la famille voudra une photo devant, puis une autre, puis un selfie, et plus personne ne regardera vraiment le fleuve. Ils regarderont leur écran pour vérifier s’ils sont bien cadrés.
Le père de Perrine, qui avait justement sorti son téléphone, le rangea avec un sourire un peu gêné.
— C’est vrai qu’on passe notre temps à ça, en famille, admit-il. Chaque sortie devient une série de photos à faire, plutôt qu’un moment à vivre.
— Ça a le mérite d’être honnête, dit Léandre en continuant de mélanger ses couleurs. Le bonheur, pour moi, c’est cette vue-là, à cette heure-ci, cette insouciance de fin d’après-midi, presque une innocence. Personne ne peut la voler avec un appareil. Elle n’existe que pendant qu’on la regarde.
Un pêcheur du coin, un habitué de la levée nommé Onésime, que Léandre connaissait depuis des années sans jamais avoir peint son portrait, s’arrêta un instant derrière eux, sa canne à pêche sur l’épaule.
— Toujours à refuser les photos, vous ? lança-t-il, mi-amusé, mi-taquin, une plaisanterie ancienne entre eux.
— Toujours, répondit Léandre sans se retourner. Et toi, toujours à pêcher au même endroit sans jamais rien attraper ?
— Ça m’arrive de rien attraper, admit Onésime en riant. Mais je reviens quand même. Peut-être pour la même raison que les gens qui vous regardent peindre sans rien acheter.
Il s’éloigna en sifflotant, et Perrine, qui avait suivi l’échange avec attention, en conclut que le fleuve, décidément, retenait les gens sans qu’ils sachent toujours pourquoi.
Perrine resta assise près de lui pendant que ses parents s’installaient pour un pique-nique, observant chaque geste, chaque coup de pinceau. Elle revint le lendemain, seule cette fois, ayant convaincu sa mère de la déposer une heure.
— Tu m’apprends ? demanda-t-elle.
Léandre lui tendit un petit carnet et un crayon, rien de plus.
— Dessine ce que tu vois. Pas ce que tu crois devoir dessiner. Ce que tu vois vraiment, là, maintenant.
Les jours suivants, Perrine revint régulièrement, remplissant son carnet de croquis maladroits mais sincères — le fleuve, un arbre, la silhouette de Léandre penché sur sa toile. Un jour, elle amena son grand frère, un adolescent nommé Côme, plus intéressé par son téléphone que par le paysage, traînant les pieds visiblement contre son gré.
— C’est quand tu arrêteras de m’embêter avec ton carnet que je viendrai plus vite, marmonna-t-il en s’asseyant loin d’eux, écouteurs vissés aux oreilles.
Léandre ne dit rien, continua de peindre. Perrine haussa les épaules et se remit à dessiner. Au bout d’une demi-heure, Côme, visiblement désœuvré, retira un écouteur, puis l’autre, et finit par s’approcher, d’abord pour se moquer gentiment du dessin de sa sœur, puis pour regarder, vraiment regarder, la toile de Léandre.
— C’est même pas fini et c’est déjà mieux que toutes mes photos, lâcha-t-il, presque malgré lui.
— C’est parce qu’une photo capture un instant qui existe déjà, dit Léandre sans s’arrêter. Une peinture, elle construit l’instant en même temps qu’elle le regarde. Tu veux essayer ?
Côme refusa d’abord, puis, un dimanche où toute la famille était revenue pique-niquer sur la levée, s’assit à côté de Perrine avec un carnet identique au sien, et se mit, maladroitement, à tracer les contours du fleuve.
Un après-midi, la mère de Perrine et Côme, restée jusque-là silencieuse durant ces échanges entre le peintre et ses enfants, s’approcha à son tour du chevalet.
— Vous ne peignez jamais de portraits ? Des gens, plutôt que le fleuve ?
— Rarement. Les gens bougent, ils changent d’expression, ils ne restent jamais assez longtemps identiques à eux-mêmes pour qu’on les peigne comme on peint une vue.
— C’est dommage. J’aurais aimé un portrait de mes enfants, tels qu’ils sont cet été-là, avant qu’ils ne changent trop.
Léandre la regarda un long moment, puis désigna les deux carnets, celui de Perrine et celui de Côme, posés côte à côte dans l’herbe.
— Vous l’avez déjà, votre portrait. Juste pas fait par moi.
Ce jour-là, quand le père voulut sortir son téléphone pour immortaliser la scène — ses deux enfants, penchés côte à côte sur leurs carnets, Léandre entre eux comme un arbitre silencieux — Perrine leva la main, sans même se retourner.
— Non, papa. Regarde-nous plutôt.
Il rangea son téléphone, s’assit dans l’herbe à côté de sa femme, et regarda — vraiment, longtemps — ses enfants apprendre à voir ce qu’aucune photo n’aurait jamais su garder.
—