Lot 26

Le jardin de Baptistin

Baptistin cultivait un jardin ouvrier au bout d’un chemin que peu de gens connaissaient, coincé entre une voie ferrée désaffectée et le mur d’une ancienne usine. Il n’y faisait pousser ni fleurs rares ni légumes primés — des tomates ordinaires, des haricots, quelques rangs de salades — mais il le faisait avec une attention si totale qu’on aurait dit qu’il cultivait autre chose, sous la terre, que personne ne voyait.

— Vous n’avez jamais voulu un plus grand terrain ? lui demanda un jour une voisine, en le voyant agenouillé, les mains dans la terre.

— Pour quoi faire ? Celui-là, je le connais par cœur. Chaque motte, chaque coin d’ombre. Un grand terrain, on ne le connaît jamais vraiment. On ne fait que le traverser.

La voisine s’appelait Radegonde, et elle venait souvent s’accouder à la clôture, sans jamais entrer, pour discuter avec lui pendant qu’il travaillait.

— Moi je n’y crois pas trop, au bonheur, lui dit-elle un jour, presque en s’excusant. Je crois à la joie, plutôt. Celle du moment. Le bonheur, ça sonne comme un état permanent qu’on est censé atteindre et garder, et je n’y crois pas. Ça me semble un piège.

Baptistin ne leva pas les yeux de son rang de haricots.

— Vous voyez ce jardin ? Il n’est jamais fini. Jamais. Dès que je récolte une tomate, il en pousse une autre ailleurs qui a besoin de moi. Si j’attendais que le jardin soit « accompli » pour être content de l’avoir fait, je ne serais jamais content. Alors je prends chaque tomate mûre comme une petite victoire, une joie qui ne dure que le temps de la cueillir, et j’en refais une autre le lendemain.

Un matin, un inspecteur municipal vint mesurer le terrain, annonçant, l’air désolé mais ferme, qu’une partie du jardin pourrait être récupérée pour l’agrandissement de la voie ferrée voisine, « dans les mois qui viennent, rien de sûr encore ».

Radegonde, alertée par la nouvelle, s’attendait à trouver Baptistin effondré. Elle le trouva au contraire en train de replanter, avec le même calme que d’habitude, un rang entier de salades sur la parcelle menacée.

— Vous n’êtes pas inquiet ? lui demanda-t-elle, presque choquée de son flegme.

— Inquiet, si. Mais je vous l’ai dit : ce jardin n’est jamais fini, jamais acquis. Si je passais mon temps à craindre qu’on me le reprenne, je n’aurais jamais planté une seule graine depuis vingt ans. Je m’occupe de ce qui pousse aujourd’hui. Demain, je verrai bien ce qu’il en reste.

Un jeune homme du quartier, Ulysse, passait parfois par là, désœuvré, sans savoir trop quoi faire de ses journées depuis qu’il avait quitté ses études. Il s’arrêtait devant la clôture, regardait Baptistin travailler, sans jamais oser demander de participer.

Sa mère, inquiète de le voir traîner sans but, vint un jour trouver Baptistin, presque en s’excusant de le déranger.

— Il ne fait plus rien de ses journées depuis des mois. Je ne sais plus quoi lui dire.

— Il vient déjà tous les jours ici, dit Baptistin, un peu étonné qu’elle ne le sache pas. Il ne fait rien, c’est vrai. Mais il regarde beaucoup.

— Ça ne le nourrira pas, de regarder.

— Peut-être pas. Mais ça prépare le moment où il aura envie de faire, plutôt que de simplement remplir le temps. On ne peut pas forcer ce moment-là. Il vient tout seul, ou il ne vient pas.

La mère d’Ulysse repartit sans être vraiment rassurée, mais elle ne revint plus jamais se plaindre par la suite — peut-être simplement parce qu’elle vit, quelques semaines après, son fils rentrer un soir les mains sales de terre, et sourire, pour la première fois depuis longtemps, d’un sourire qui n’avait rien à voir avec elle.

— Tu veux essayer ? finit par lui proposer Baptistin, un matin, en lui tendant une binette.

— Je ne sais pas faire, dit Ulysse.

— Personne ne sait faire au début. Il n’y a pas besoin d’avoir fait de grandes écoles pour ça. Il suffit d’être à l’écoute de ce que tu ressens en le faisant. Si ça te fait du bien à l’intérieur, tu es sur la bonne voie. Sinon, tu changes de rang.

Ulysse retourna la terre, maladroitement d’abord, puis avec une régularité qui le surprit lui-même. Les semaines suivantes, il revint chaque jour, sans qu’on le lui demande, et Baptistin le laissa peu à peu s’occuper d’un coin entier du jardin — celui, disait-il en plaisantant, « en avant, vers le grillage », comme on encourage une équipe qu’on aime.

Radegonde, de son côté, continuait de s’arrêter à la clôture, mais elle avait cessé de discuter du bonheur en général pour parler de ce qu’elle faisait, elle, concrètement, dans son travail associatif — les rencontres qu’elle faisait, les petites causes qu’elle défendait, quitte à y sacrifier un peu de confort et de sécurité.

— Vous voyez, lui dit un jour Baptistin en lui tendant une poignée de haricots frais par-dessus la clôture, c’est un peu pareil que votre joie du moment. Je ne sais pas si je suis heureux, au sens grand du terme. Mais chaque fois que je donne une poignée comme celle-ci à quelqu’un qui passe, je sens que je sers à quelque chose. Ça ne dure qu’une poignée de haricots. Et puis j’en refais une autre.

Un soir d’automne, alors que le jardin commençait à se dépouiller, Ulysse planta, dans le coin qui était désormais le sien, une petite pancarte de bois qu’il avait fabriquée lui-même — sans nom, sans inscription, juste une flèche pointée vers le sol, comme pour dire : ici, quelque chose pousse, regardez.

Baptistin la trouva le lendemain matin, et ne dit rien. Il se contenta d’en planter une identique, un peu plus loin, dans son propre rang — deux flèches côte à côte, pointées vers deux morceaux de terre différents, mais vers le même geste, recommencé chaque jour sans jamais prétendre l’achever.