Bibiane brodait des mouchoirs, des cols, des étoles, dans une boutique si étroite que deux clients ne pouvaient s’y tenir de front. Mais ce n’étaient pas des fleurs ni des initiales qu’elle brodait. C’étaient des instants. On venait lui raconter un souvenir, un seul, et elle le traduisait en points de soie, à sa manière, sans qu’on sache jamais d’avance ce que ça donnerait.
— Vous ne dessinez jamais avant ? lui demanda un jour une nouvelle cliente, intriguée.
— Je brode en écoutant, dit Bibiane sans lever les yeux de son ouvrage. Si je dessinais avant, ce serait mon souvenir, pas le vôtre.
La cliente s’appelait Apolline — et elle avait quarante ans tout juste, ce qu’elle répétait comme une donnée importante.
— Je ne sais pas quoi vous raconter, dit-elle. Je pensais avoir plus de temps pour trouver un beau souvenir. Mais en fait, ce qui me vient, c’est plutôt une idée : qu’on n’a pas assez d’une vie pour comprendre qu’on n’est pas si mal, ici, avec les gens qu’on croise.
Bibiane hocha la tête et se mit au travail sans poser de question supplémentaire. Elle brodait pendant que la cliente attendait, parfois pendant des heures, parfois pendant plusieurs jours si l’étoffe le demandait.
Bibiane mit plusieurs jours à broder l’étole d’Apolline, et pendant ce temps, d’autres clientes se succédèrent dans la boutique étroite. L’une d’elles, une veuve récente du nom de Clotilde, vint réclamer une broderie qui représenterait, disait-elle, « le vide » — l’absence de son mari, plus qu’un souvenir précis.
— Je ne brode pas le vide, dit Bibiane, doucement. Je brode ce qu’on me raconte. Racontez-moi plutôt un souvenir de lui, même petit, même banal.
Clotilde resta longtemps silencieuse, puis parla d’une habitude simple : son mari, chaque soir, lui réchauffait toujours sa tasse de thé une seconde fois quand elle la laissait refroidir en lisant. Bibiane brodait déjà, dans sa tête, une tasse fumante posée sur un rebord de fenêtre, avant même d’avoir touché son aiguille.
Pendant qu’elle travaillait, une jeune apprentie du nom de Blandine observait, assise dans un coin, censée ranger les fils par couleur mais distraite en permanence par les conversations qui se tenaient devant l’établi. Blandine avait ses propres doutes — elle se demandait tout haut, parfois, si elle deviendrait jamais aussi habile que sa maîtresse, si elle saurait un jour traduire un souvenir sans le trahir.
— Ça ne s’apprend pas en un jour, lui dit Bibiane un soir, en la voyant défaire pour la troisième fois une même broderie ratée. Il faut d’abord accepter de créer des souvenirs soi-même, avant de savoir en broder pour les autres.
— Mais vous, vous en créez, des souvenirs ? demanda Blandine, un peu à brûle-pourpoint. Vous êtes toujours ici, dans cet atelier.
Bibiane posa son ouvrage, surprise par la question.
— Vous croyez que je ne fais que broder ceux des autres ?
— Un peu, oui.
Bibiane ouvrit un tiroir qu’elle n’ouvrait jamais devant ses clientes, et en sortit un mouchoir ancien, brodé d’une scène simple : deux enfants qui couraient dans un pré. Elle ne dit rien de plus, le rangea aussitôt, mais Blandine comprit, à la manière dont ses doigts avaient tremblé légèrement en le tenant, qu’il s’agissait d’un souvenir à elle, gardé depuis longtemps, jamais montré ni vendu.
Blandine, qui passait ses journées enfermée dans l’atelier, ne connaissait presque personne en dehors de sa maîtresse et de ses clientes. Elle décida, ce soir-là, de sortir — d’aller retrouver d’anciens camarades qu’elle n’avait pas vus depuis des mois, de prendre du plaisir simplement à être avec eux, sans y penser en termes d’apprentissage ou de progrès.
Elle revint le lendemain les yeux cernés mais le sourire différent, plus large, moins appliqué.
— J’ai passé la soirée à ne rien faire d’utile, dit-elle, presque coupable. Juste être avec des amis. Manger, rire, ne pas avoir conscience du temps qui passait.
— Et alors ? demanda Bibiane.
— Alors j’ai compris ce que voulait dire madame Apolline. Qu’on a conscience que la vie est courte seulement quand on arrête, un instant, de courir après quelque chose. Et qu’alors, d’un coup, elle est pleine de petits bonheurs qu’on n’avait pas vus.
Bibiane sourit et tendit à Blandine, pour la première fois, une aiguille et un fil, l’invitant à broder elle-même la fin de l’étole d’Apolline — quelques points seulement, discrets, en bordure.
Quand Apolline revint chercher son étole, elle la déplia lentement, cherchant à reconnaître dans les fils quelque chose de ce qu’elle avait confié. Elle trouva une scène simple : deux silhouettes assises côte à côte, sans visage précis, entourées d’un cercle de petits points dorés, disséminés comme des instants qu’on n’aurait pas su nommer sur le moment mais qu’on reconnaît, après coup, comme les plus précieux.
— C’est exactement ça, murmura-t-elle. Comment avez-vous su ?
Bibiane désigna Blandine d’un signe de tête, sans un mot de plus — laissant à l’apprentie le soin de porter, pour la première fois, la fierté d’un souvenir qu’elle n’avait pas seulement écouté, mais enfin vécu elle-même.
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