Ferdinand tenait une table d’hôte minuscule, cinq couverts au maximum, dans une salle qui avait été autrefois une remise à outils. Il n’y avait pas de menu : on mangeait ce qu’il avait cuisiné ce jour-là, et on le mangeait ensemble, à la même table, qu’on se connaisse ou non en arrivant.
— C’est simple, expliquait-il aux nouveaux venus. Chez moi, on partage ou on ne mange pas.
Un midi, un habitué du nom de Roch arriva le visage fermé, s’assit sans un mot, et repoussa presque son assiette quand elle arriva.
— Tu fais la tête, remarqua Ferdinand en s’asseyant à côté de lui, contre toutes les règles habituelles du service.
— C’est cette histoire de bonheur, dit Roch. On m’a demandé, l’autre jour, ce que c’était pour moi, et j’ai dit un truc idiot, j’ai entendu « le voleur » au lieu de « le bonheur », et j’ai répondu comme un imbécile pendant dix secondes avant de comprendre la question. Depuis, ça me trotte. Le voleur. C’est resté collé. Comme si mon oreille avait entendu quelque chose que ma bouche n’osait pas dire.
Ferdinand ne rit pas, contrairement à ce que Roch attendait.
— Et si ton oreille avait raison ?
— Comment ça ?
— Le bonheur vole, parfois. Il prend des choses sans prévenir — du temps, de l’attention, une occasion qu’on n’a pas su reconnaître — et on ne s’en aperçoit qu’après, quand il est déjà reparti avec. Peut-être que ton oreille a entendu plus juste que ta bouche n’a su répondre.
Roch resta silencieux devant son assiette. Autour de la table, les autres convives — un couple qui ne se connaissait pas la veille, une vieille dame venue seule chaque jeudi — continuaient de parler et de rire, indifférents à la conversation qui se tenait à leur droite.
Le lendemain, un habitué de longue date, un homme bourru du nom de Sylvestre qui venait chaque midi depuis des années sans jamais adresser la parole à personne d’autre qu’à Ferdinand, s’installa par erreur — la table était pleine — juste à côté de Roch.
— Vous permettez ? grommela-t-il, plus par politesse forcée que par réelle question.
Roch, qui d’ordinaire ne cherchait pas la conversation, se surprit à engager la discussion, presque malgré lui, sur un sujet anodin — le temps, le quartier — et Sylvestre, décontenancé par cet interlocuteur inhabituel, finit par répondre, d’abord par monosyllabes, puis par phrases entières. À la fin du repas, les deux hommes échangèrent leurs prénoms, ce qu’ils n’avaient jamais fait en des années de tables voisines.
— Vous voyez, dit Ferdinand en débarrassant, ce que je disais sur le voleur ? Il ne prend pas toujours. Parfois il donne, sans qu’on s’y attende.
Les semaines suivantes, Roch revint plus souvent qu’à l’habitude, et Ferdinand remarqua un changement : l’homme qui, avant, mangeait vite et repartait aussitôt, commençait à s’attarder, à écouter les autres convives, à poser des questions qu’il n’aurait jamais posées avant.
— Je travaille sur moi, avoua-t-il un soir, presque gêné de le dire à voix haute. Sur mes propres blessures, tu vois. Pas pour devenir quelqu’un d’autre. Juste pour arrêter de fuir ce que je suis vraiment. Le bonheur, je crois de plus en plus que c’est ça — se respecter, s’écouter, respecter les autres aussi. Pas grand-chose de matériel là-dedans.
— Alors ce n’est plus un voleur, dit Ferdinand en débarrassant les assiettes.
— Non, dit Roch après un silence. Ou alors c’est moi qui ai arrêté de le laisser filer sans le voir passer.
Un soir, un ancien camarade de Ferdinand, restaurateur lui aussi mais dans un établissement autrement plus grand, de l’autre côté de la ville, vint dîner à sa table par curiosité, presque en observateur critique.
— Cinq couverts, c’est ridicule comme modèle économique, lui glissa-t-il en fin de repas, sincèrement perplexe. Tu pourrais tripler ta salle, embaucher, développer.
— Et je perdrais ce que je fais de mieux, répondit Ferdinand sans se vexer. Je ne sers pas des repas. Je fabrique des tables où des inconnus finissent par se parler. Ça ne marche qu’à cinq. À vingt, chacun reste dans son coin.
L’ami repartit sceptique, mais revint, seul cette fois, quelques semaines plus tard, sans prévenir — et resta, contre toute attente, plus de deux heures à table, en pleine conversation avec Roch qu’il ne connaissait pourtant pas la veille.
Un soir de pleine table — les cinq couverts occupés, ce qui n’arrivait pas si souvent — Ferdinand demanda à chacun, comme il le faisait parfois pour animer le repas, ce qui les rendait heureux ce jour-là. Les réponses fusèrent, légères : être bien entouré, avoir confiance en soi, se sentir bien, la relation humaine avant tout, être dans un cadre sain et respectueux. Roch, à qui vint enfin le tour, hésita longuement.
— Je crois, dit-il finalement, que c’est d’être assis à cette table, avec des gens que je ne choisirais peut-être pas ailleurs, et de ne pas avoir peur de leur dire ce que je pense vraiment.
Ferdinand ne dit rien, mais posa devant lui, en plus de son assiette, une part supplémentaire de pain — celui qu’il ne servait d’ordinaire qu’aux habitués les plus anciens, ceux qui avaient fini, sans le savoir, par appartenir à la table plus qu’à leur propre vie d’avant.
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