Lot 21

Les sabliers de Philomène

L’échoppe de Philomène ne payait pas de mine : une table pliante au coin du marché, trois étagères de bois brut, et des dizaines de sabliers alignés comme une armée silencieuse, du plus minuscule — trente secondes, pas plus, un souffle de sable blond — au plus imposant, une heure entière, verre épais et sable noir qui coulait comme de la mélasse. Elle ne vendait rien d’autre. Pas de bijoux, pas de bibelots. Des sabliers, et le temps qu’ils contenaient.

— Vous vendez du temps ? avait demandé un jour un client, goguenard.

— Je vends des moments, avait-elle corrigé, sans lever les yeux de l’établi. Le temps, tout le monde en a. Les moments, il faut apprendre à les reconnaître.

Le jeune homme qui s’arrêta ce matin-là avait un sac à dos trop plein et des chaussures encore neuves. Il s’appelait — elle ne le sut que plus tard — Anicet, et il traversait la ville comme on traverse une salle d’attente : sans vraiment y être. Il regarda les sabliers, hésita, prit le plus petit, celui de trente secondes.

— Pourquoi celui-là ? demanda Philomène.

— Parce que je n’ai pas le temps pour les autres. Je pars ce soir. Nouvelle ville, nouveau boulot, nouvelle vie. J’ai déjà fait Nantes, avant Bordeaux, avant Nice sûrement. Je profite, je vis vite, je verrai la vieillesse plus tard.

Philomène enveloppa le sablier sans un mot et le lui tendit. Anicet paya et repartit, le petit objet ballottant dans sa poche comme une graine oubliée.

Les premiers jours après son achat, Anicet ne revint pas. Philomène continuait de vendre ses sabliers au marché — à une mère pressée qui en prit trois d’un coup, sans les regarder, pour minuter les devoirs de ses enfants ; à un vieillard qui en choisit un minuscule, dix secondes à peine, « juste pour le plaisir de le regarder finir », dit-il, sans autre explication. Philomène ne demandait jamais pourquoi. Elle enveloppait, elle encaissait, et elle regardait partir des gens qui, pour la plupart, ne reviendraient jamais.

Il revint trois semaines plus tard. Elle ne l’aurait pas reconnu si le sablier n’avait pas dépassé de sa poche de veste, exactement au même endroit.

— Il est cassé, dit-il en le posant sur l’établi. Enfin, pas cassé. Vide. Le sable est passé de l’autre côté et je n’ai jamais pensé à le retourner.

— C’est qu’il n’a servi à rien, dit Philomène. Un sablier qu’on ne retourne jamais ne mesure que le temps qu’on ne regarde pas.

Anicet resta un long moment silencieux devant l’étagère. Puis il désigna un sablier de cinq minutes, celui où le sable tombait lentement, en grains presque visibles un par un.

— Celui-là, dit-il.

— Pourquoi ?

— Parce que ce matin, je me suis assis sur un banc avec un café, et j’ai regardé les nuages. Et j’ai eu l’impression d’être heureux pendant — je ne sais pas — cinq minutes, dix peut-être. Ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Je voudrais savoir à quoi ça ressemble, cinq minutes, quand on les regarde vraiment.

Philomène sourit pour la première fois de la journée et lui vendit le sablier au prix du plus petit, par principe.

Les semaines suivantes, Anicet revint régulièrement — non plus pour partir, mais pour s’attarder. Il s’asseyait sur la caisse renversée à côté de l’échoppe, retournait son sablier de cinq minutes, et attendait que le sable tombe sans rien faire d’autre que regarder passer les gens du marché, la marchande de fleurs qui rangeait ses seaux, le vieil homme qui nourrissait les pigeons avec une lenteur exagérée, presque théâtrale, comme s’il savait, lui aussi, que ces gestes-là comptaient double.

Un jour, il proposa à Philomène de tenir l’échoppe pendant qu’elle irait, pour une fois, s’asseoir de l’autre côté du comptoir.

— Je ne saurai pas vendre, protesta-t-elle.

— Vous n’aurez qu’à dire ce que vous me dites à moi. Que le plus long ne vaut pas mieux que le plus court.

Elle accepta, sceptique, et s’installa sur la caisse renversée qu’Anicet avait fini par considérer comme sienne. De là, elle vit son échoppe autrement : les hésitations des clients devant l’étagère, la façon dont certains cherchaient le sablier le plus impressionnant, le plus cher, croyant qu’un plus grand modèle contenait davantage de bonheur, quand ce n’était qu’une question de sable et de verre. Anicet, lui, répétait sans se lasser la phrase qu’elle lui avait apprise, et Philomène s’aperçut, en l’écoutant, qu’elle ne se l’était jamais vraiment dite à elle-même, pas comme ça, pas depuis le comptoir des clients.

Philomène, de son côté, continuait de vendre ses sabliers à qui voulait bien s’arrêter, expliquant à chacun que le plus long ne valait pas mieux que le plus court, que tout dépendait de ce qu’on faisait pendant que le sable tombait.

Un après-midi de fin d’été, Anicet s’arrêta devant l’étagère des grands modèles — l’heure entière, le sable noir et lent.

— Je pars, dit-il. Pour de bon, cette fois. Mais je voulais celui-là avant.

— Vous êtes sûr ? Une heure, c’est long. Ça demande de savoir quoi en faire.

— Justement. J’ai appris à savourer les petites choses, ici, sur cette caisse renversée. Les nuages, le café, les pigeons du vieux. Alors une heure, maintenant, je crois que je saurai la remplir sans avoir peur qu’elle passe trop vite.

Philomène emballa le grand sablier avec le même soin que le premier, minuscule, qu’elle lui avait vendu des mois plus tôt. Elle le regarda s’éloigner, sac à dos toujours trop plein, mais le pas plus lent qu’à son arrivée — sensiblement, imperceptiblement plus lent, comme quelqu’un qui a cessé de courir après quelque chose qu’il portait déjà sur lui.

Avant de partir pour de bon, Anicet demanda à Philomène ce qu’elle ferait, elle, si elle devait choisir un seul sablier pour elle-même, à garder toute sa vie, sans jamais le vendre.

Elle réfléchit longtemps, plus longtemps qu’elle n’aurait cru nécessaire pour une question qu’elle posait pourtant chaque jour à ses clients.

— Je crois que je n’en choisirais aucun, dit-elle finalement. Je crois que je garderais l’établi vide, sans sablier du tout, et que je me contenterais de regarder passer les gens comme vous, avec leurs cinq minutes ou leur heure entière. C’est peut-être ça, mon sablier à moi : tous les autres, à la fois, jamais un seul.

Anicet ne sut que répondre. Il paya son grand sablier — le dernier — et partit sans se retourner, ce qui, entre eux, tenait presque lieu d’adieu chaleureux.

Ce soir-là, en fermant son échoppe, elle remarqua que le petit sablier de trente secondes — le tout premier, celui qu’Anicet avait laissé vide sur l’établi lors de sa deuxième visite, et qu’elle n’avait jamais eu le cœur de jeter — traînait encore entre deux piles de boîtes. Elle le retourna, sans raison, juste pour voir. Le sable se mit à couler, minuscule chute dorée dans la pénombre de l’échoppe fermée, et elle resta là, immobile, à le regarder tomber jusqu’au bout, pour la première fois depuis qu’elle vendait du temps sans jamais en garder pour elle.