Lot 20

Le rémouleur

Landry poussait sa meule à pédale dans les rues deux fois par mois, toujours le même circuit, toujours dans le même ordre — pas par superstition, disait-il, mais parce qu’un couteau mal aiguisé un jour de plus ou de moins, ça ne change rien, alors autant garder ses habitudes. On l’entendait venir de loin, au grincement caractéristique de la pierre, et les gens sortaient leurs ciseaux, leurs couteaux, leurs sécateurs, posés en attente sur le pas des portes.

— Vous savez ce que je cherche, en aiguisant ? dit-il un jour à un jeune homme qui le regardait faire, fasciné. Je ne cherche pas à rendre la lame plus tranchante que ce qu’elle est censée être. Je cherche à lui rendre son vrai tranchant. Celui qu’elle a perdu à force de mal servir, ou de trop servir, ou de servir pour de mauvaises choses.

— Et comment vous savez lequel c’est, le vrai tranchant ?

— On le sent. La lame résiste différemment selon qu’elle est encore loin de son axe ou qu’elle s’en rapproche. Le bonheur, c’est un peu pareil, si vous voulez mon avis. C’est être en accord avec soi-même. Cohérent. Si on est cohérent, on ne pourra jamais se dire après coup qu’on n’aurait pas dû. Le regret, c’est le fil qui a été aiguisé de travers.

Le jeune homme, qui n’avait rien demandé de si philosophique, hocha la tête sans trop savoir quoi répondre, et repartit avec ses ciseaux retrouvant leur tranchant.

Un homme plus âgé, qui attendait son tour un peu plus loin, avait une théorie bien à lui, qu’il partageait à qui voulait l’entendre :

— Le bonheur, c’est simple, pour moi. Profiter de chaque instant. Parce qu’on ne sait pas ce qui se passe demain, on ne sait même pas ce qu’il y aura dans deux heures. Alors moi, je profite. C’est tout.

Une femme, un peu plus loin encore, secouait la tête en l’entendant :

— Le bonheur, ce serait plutôt une société égalitaire, libre, sans oppression. Mais ça, c’est un bonheur un peu inaccessible en ce moment, non ?

Landry, sans lever les yeux de sa meule, répondit sans se presser :

— Vous avez peut-être raison tous les deux, en même temps. Profiter de l’instant, c’est ce qu’on peut faire aujourd’hui, avec ce qu’on a. L’égalité, c’est ce qu’on doit continuer à vouloir, même en sachant qu’on ne l’aura jamais tout à fait. Les deux se tiennent la main. On ne renonce pas à l’un parce que l’autre prend du temps.

Un homme, plus loin dans la file, dit simplement que pour lui c’était d’être en harmonie avec soi, que c’était tout ce qu’il en pensait, sans développer davantage. Un dernier, qui attendait patiemment son tour à l’ombre d’un porche, ajouta que le bonheur, c’était de se lever chaque matin en forme, de se donner des objectifs, des défis, que sa vie n’était faite que de ça, et que c’était très bien ainsi.

La femme qui avait parlé d’égalité revint le mois suivant, avec une paire de ciseaux de couturière qu’elle n’avait visiblement pas utilisés depuis longtemps, la lame terne, presque rouillée sur un côté.

— Vous vous souvenez de moi ?

— La société égalitaire, oui.

Elle sourit, un peu gênée.

— J’ai repensé à ce que vous avez dit. Sur l’instant et l’idéal qui se tiennent la main. J’ai recommencé à coudre, cette semaine. Rien d’important. Juste pour l’instant présent, comme disait l’autre monsieur. En attendant l’égalité, disons.

Landry prit les ciseaux, les examina, et se mit au travail sans un mot de plus, le grincement régulier de la meule reprenant sa place dans le bruit de la rue — ni plus fort ni plus faible que d’habitude, juste patient, cherchant sous la rouille et l’usure ce tranchant précis, celui qui avait toujours été là, en dessous, attendant simplement qu’on prenne le temps de le retrouver.