Lot 19

Le pain partagé

Sixte, le boulanger de la place, avait une règle que ses parents lui avaient transmise et qu’il n’avait jamais rompue : chaque matin, à sept heures, il mettait de côté un pain sur dix, sans exception, pour quiconque n’aurait pas de quoi payer ce jour-là. Personne n’avait besoin de le demander. Il suffisait de tendre la main, et le pain changeait de propriétaire sans qu’un mot soit échangé sur l’argent.

— Ça vous coûte cher, cette manie, lui avait dit un jour un fournisseur, en regardant les comptes.

— Ça me coûte un pain sur dix. Ce que ça me rapporte, ça ne se compte pas en pains.

Un homme âgé, qui venait chaque matin, disait souvent en repartant avec sa baguette, payée ou non selon les mois : « D’être bien avec soi-même, c’est le principal. Surtout les liens avec l’autre. » Une femme plus jeune, pressée, qui venait toujours entre deux rendez-vous, s’arrêtait parfois une minute de plus que nécessaire devant l’étal : « Ah, c’est ce soir, par exemple, tout ça, disait-elle en désignant vaguement la place, les gens, la boulangerie. Passer un moment avec plein de gens, voilà. » Un homme plus taciturne, qui achetait toujours la même chose au même moment, répétait presque mot pour mot ce qu’un autre client de l’autre bout du village disait aussi, sans qu’ils se soient jamais rencontrés : « Je crois que c’est se sentir au bon moment, au bon endroit. Un truc comme ça. »

Un jeune homme, un matin de printemps, entra dans la boulangerie visiblement débordé de tout — de la vie, du bruit, de quelque chose qu’il ne savait pas nommer.

— Oulah, le bonheur, c’est une grande question, ça, dit-il en réponse à une remarque anodine de Sixte sur la belle journée. Déjà, c’est ce qui se passe maintenant. Ça veut dire profiter. Moi, jour par jour, je découvre le bonheur. Être bien entouré, en bonne santé. Le reste, ça viendra avec le temps.

— Vous avez raison de ne pas trop vous presser, dit Sixte en lui tendant son pain. Le pain non plus, ça ne se presse pas. Il faut le temps qu’il faut, ou il ne lève pas.

Un homme plus âgé, connu pour ses opinions tranchées sur tout, s’arrêta un jour longuement devant l’étal, sans acheter, en regardant le panier des pains mis de côté.

— Vous savez ce qui me rendrait vraiment heureux, moi ? Qu’il y ait un peu plus d’équité sur cette terre. Une meilleure répartition, vous voyez. Ce serait déjà un grand, grand bonheur. On le voit bien, dans certains endroits, pourquoi on en a tellement besoin.

Sixte ne dit rien, mais désigna le panier d’un signe de tête.

— Vous voyez ce panier ? C’est ma petite répartition à moi. Un dixième chaque matin. Ce n’est pas grand-chose à l’échelle d’une terre entière. Mais à l’échelle d’une place de village, un matin, pour quelqu’un qui a faim, ça compte.

L’homme regarda le panier un long moment, puis, sans un mot, sortit une pièce de sa poche et la posa non pas pour son propre pain, mais dans la petite boîte que Sixte gardait justement pour ceux qui voulaient, eux aussi, participer au dixième du lendemain.

— Ce n’est pas grand-chose non plus, dit-il en repartant.

— C’est comme ça que ça commence, toujours, répondit Sixte. Personne ne refait le monde avec une seule pièce. Mais tout le monde peut commencer avec une seule pièce.

Le lendemain matin, à sept heures, Sixte mit de côté, comme chaque jour, un pain sur dix — mais ce jour-là, grâce à la pièce de la veille, il y en eut un onzième, tout aussi chaud, tout aussi entier, posé juste à côté des autres, pour quiconque en aurait besoin avant midi.