Séraphine faisait visiter les collines aux touristes qui se perdaient dans le village, mais son vrai métier, disait-elle, ce n’était pas guide — c’était « montreuse de paysages ». Elle connaissait trois points de vue sur le coteau, qu’elle appelait sans originalité « la première vue », « la deuxième vue » et « la troisième vue », et elle refusait obstinément d’en montrer plus de trois par jour, même aux plus insistants.
— Pourquoi seulement trois ? lui demandait-on souvent.
— Parce qu’au bout de trois, les gens arrêtent de prendre des photos et commencent à regarder.
Un homme, un jour, la suivit sur le sentier en lui posant sans cesse des questions — sur l’histoire du village, sur les distances, sur ce qu’on apercevait au loin — jusqu’à ce qu’elle s’arrête net devant la première vue.
— Vous savez ce que c’est, le bonheur, pour moi ? C’est de ne pas se poser la question du bonheur. C’est exactement ça, en fait : arrêter de demander, et juste regarder.
L’homme se tut, un peu décontenancé, et resta silencieux jusqu’à la deuxième vue.
Une femme qui les accompagnait, plus âgée, s’arrêta longuement à chaque point de vue, sans un mot, absorbant chaque fois le paysage comme si c’était la première fois qu’elle voyait quoi que ce soit.
— Moi c’est de vivre des choses simples, dit-elle enfin, à la troisième vue. Des vibrations intérieures. Être en lien avec ce qui nous entoure. Partager l’humanité, être avec les gens qui nous sont chers. Partager des moments de joie, comme celui-ci, par exemple.
Un homme plus jeune, qui traînait un peu en arrière du groupe, marmonna que pour lui c’était plus simple que ça : des choses que beaucoup de gens ne voyaient même pas, et que c’était tout ce qu’il avait à en dire.
Séraphine avait remarqué, avec les années, que les groupes se scindaient toujours en deux sortes de personnes : ceux qui regardaient le paysage seuls, en silence, satisfaits, et ceux qui avaient besoin de le regarder à côté de quelqu’un pour que ça compte vraiment. Elle avait fini par penser que ni les uns ni les autres n’avaient tort.
Une femme, dans un groupe suivant, le lui confirma presque mot pour mot, un matin de brume :
— Je le trouve plutôt dans la nature, moi, le bonheur. Dans l’apaisement des paysages, même dans leur agitation parfois. Être attentive aux petits bonheurs de la vie. Mais je crois que ce bonheur des paysages, il est plus fort quand il est partagé. Le vivre seule, c’est possible, c’est même bien parfois, mais on a besoin de le partager. C’est quelque chose qui se donne, pas qui se garde.
Un homme, dans le même groupe, dit simplement que c’était une bonne question, que pour lui c’était surtout d’être heureux, à l’instant présent ou en général, mais que ça voulait un peu tout et rien dire, tout compte fait.
L’homme aux questions revint seul, quelques semaines plus tard, sans réserver de visite, et trouva Séraphine assise sur un rocher, à la première vue, en train de dessiner sans public.
— Je peux rester, sans poser de questions ?
— C’est exactement la règle.
Il s’assit à quelques pas d’elle, et resta là, silencieux, le temps que le soleil descende un peu plus sur le coteau. Puis, alors qu’elle rangeait son carnet, il dit, sans qu’elle lui ait rien demandé :
— La dernière fois, je posais des questions parce que j’avais peur de ne rien ressentir si je me taisais. Aujourd’hui, je me suis tu tout de suite, et j’ai ressenti quelque chose.
— Quoi, par exemple ?
— Je ne sais pas encore. Mais je crois que si j’essaie de le nommer maintenant, ça va disparaître.
Séraphine hocha la tête, referma son carnet, et se leva sans un mot de plus — parce qu’elle savait, mieux que quiconque sur ce coteau, que la plus juste des trois vues n’était jamais celle qu’on montrait, mais celle qu’on finissait par apprendre à voir tout seul, sans plus jamais avoir besoin de demander si c’était la bonne.