Lot 17

La boutique sans caisse

Céleste avait ouvert sa boutique dix ans plus tôt avec une idée simple qui avait fait rire tout le quartier au début : pas de caisse enregistreuse, pas de prix affichés. On venait avec quelque chose à échanger — un service, un objet, un peu de temps — et on repartait avec ce dont on avait besoin. Elle appelait ça « la boutique du troc », même si elle-même préférait dire « la boutique sans caisse », parce que le mot troc, disait-elle, sentait encore trop l’ancien temps, alors que ce qu’elle faisait était, à ses yeux, terriblement moderne.

Une jeune femme du nom de Lise passait souvent devant sans jamais entrer, jusqu’au jour où elle poussa enfin la porte, méfiante.

— C’est quoi le principe, exactement ?

— Vous avez quelque chose à donner, je vous donne quelque chose en échange. Pas d’argent.

— C’est capitaliste, quand même, votre truc, non ? Vous ne faites que déguiser l’échange marchand autrement.

Céleste sourit, pas vexée, plutôt amusée.

— Vous voulez que je vous dise ? C’est une valeur capitaliste, l’idée qu’on ne peut donner sans calculer ce qu’on reçoit en retour. Ici, personne ne calcule. Je ne sais jamais à l’avance ce qu’on va m’apporter, ni ce que ça vaut. Un jour c’est un pot de confiture, un jour c’est une heure de babysitting. Je ne compare jamais deux choses entre elles. C’est ça, la différence.

Lise resta un moment silencieuse, puis repartit sans rien prendre, sans rien donner non plus, en disant seulement : « Je ne sais pas quoi dire d’autre » avant de sortir.

Une femme plus âgée, habituée du quartier, passait la tête par la porte presque chaque jour, sans jamais chercher quoi que ce soit de précis :

— Le bonheur, pour moi, c’est une quête, disait-elle. Une compréhension de soi qui prend des formes différentes selon les jours. Ça vient par petits moments, parfois plusieurs fois dans la même journée.

Un homme costaud, qui livrait des caisses de légumes au marché voisin, s’arrêtait parfois pour souffler sur le pas de la porte, sans jamais entrer non plus :

— Le bonheur, c’est quand t’es vivant et en bonne santé. C’est surtout ça, pour moi.

Une jeune fille, à peine sortie de l’adolescence, était entrée un jour, avait tourné dans la boutique sans savoir quoi dire, et avait fini par lâcher : « Le bonheur c’est assez flou, ça dépend des gens. Moi, c’est avoir ce dont je rêve depuis toute petite, et en faire quelque chose de bien. » Elle était repartie sans rien échanger non plus, mais elle avait laissé, sur le comptoir, un petit dessin qu’elle avait dans son sac, sans explication.

Céleste gardait tout ce qu’on lui laissait sans rien demander en retour, sur une étagère à part, qu’elle appelait « les dons sans destinataire ». Elle savait qu’un jour, quelqu’un viendrait qui aurait besoin exactement de ce qui s’y trouvait.

Lise revint un mois plus tard, cette fois avec un sac.

— J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit.

— Et alors ?

— Je ne suis pas convaincue. Mais j’ai trouvé ça intéressant, comme idée, alors j’ai apporté quelque chose. Des livres. Je ne sais pas ce qu’ils valent.

— Vous voyez, dit Céleste en prenant le sac, vous venez de faire exactement ce que vous refusiez de faire il y a un mois. Donner sans savoir ce que ça vaut.

Lise ne trouva rien à répondre. Elle regarda l’étagère des dons sans destinataire, où trônait toujours le petit dessin de la jeune fille, et son regard s’arrêta dessus plus longtemps que nécessaire.

— Je peux le prendre, celui-là ?

— Il n’est pas à vendre. Il est à échanger.

— Contre quoi ?

— Contre ce que vous voudrez. Il n’y a pas de règle. C’est ça, tout le principe.

Lise repartit avec le dessin sous le bras, sans avoir rien laissé de plus que les livres, et un homme à la carrure solide, qui passait justement par là, lui tint la porte en disant, presque comme un mot de passe partagé entre gens du quartier : « La solidarité, c’est tout, hein. C’est tout ce qu’il y a besoin de dire. » Elle ne répondit rien, mais elle sourit, pour la première fois depuis qu’elle avait découvert la boutique, d’un sourire qui n’avait besoin, lui non plus, d’aucune contrepartie.