Wilfried tenait une table sous les arcades du marché, tous les jours sauf le lundi, avec une pancarte peinte à la main : « Écrivain public — lettres, formulaires, ce que vous voudrez dire et n’arrivez pas à écrire. » Il faisait ce métier depuis quatorze ans, mais il écrivait depuis bien plus longtemps que ça, depuis l’âge de quatorze ans exactement, sur des carnets qu’il ne montrait à personne.
— Vous n’avez jamais voulu un vrai travail ? lui demanda un jour un client, en attendant qu’il termine une lettre pour une administration.
— C’est un vrai travail, ça.
— Je veux dire, un travail stable. Huit heures, dix-sept heures, une routine.
Wilfried leva les yeux de sa feuille.
— Vous savez ce qui m’habite depuis mes quatorze ans ? Écrire. Pas gagner de l’argent avec ça — écrire. Je pourrais faire un métier stable à côté et écrire le soir, en cachette, comme beaucoup font. Mais j’ai choisi de faire de l’écriture elle-même mon gagne-pain, même modeste, même précaire, parce que le jour où j’aurais arrêté de nourrir cette chose-là, je crois que je me serais éteint avec.
— Ça ne vous inquiète pas, l’instabilité ?
— Le regard des autres sur mon compte en banque, c’est secondaire. L’important c’est de nourrir sa passion, peu importe que ça ramène des thunes ou pas. Vous, si je vous enfermais dans un bureau de huit à cinq, à faire quelque chose qui ne vous ressemble pas, vous seriez heureux ?
Le client ne sut pas répondre.
Une femme qui passait chaque jour sous les arcades, sans jamais s’arrêter à sa table, disait souvent, à qui voulait l’entendre, que le bonheur pour elle c’était d’être entourée des gens qu’on aime, que le travail ça pouvait aider mais que le vrai bonheur restait ailleurs, dans le fait de ne pas se sentir seule. Un jeune homme, employé dans un bureau juste en face, venait parfois s’asseoir sur le bord de la fontaine pendant sa pause et disait que pour lui, le bonheur c’était juste d’être auprès des siens, que le reste était superficiel — mais il le disait en regardant sa montre, pressé de retourner derrière son écran. Une autre passante, plus jeune, répétait toujours la même phrase, comme un refrain : « C’est maintenant. Tout de suite, l’instant présent. » Un vieil homme, enfin, qui s’arrêtait parfois pour souffler, disait que le bonheur, c’était trop long à expliquer, que ça englobait trop de choses, qu’il faudrait en discuter des heures et que même des heures ne suffiraient pas.
Un jour, un jeune homme d’une vingtaine d’années s’assit face à Wilfried, un peu emprunté, une feuille froissée à la main.
— Je voudrais écrire une lettre. Pour dire à mes parents que j’arrête mes études de droit.
— Pour faire quoi, à la place ?
— Je ne sais pas encore. Peindre, peut-être. Je ne suis pas très bon, mais…
— Depuis quand ça vous habite, la peinture ?
Le jeune homme hésita, surpris par la question.
— Depuis toujours, je crois. Depuis que je suis petit.
Wilfried posa sa plume.
— Alors je vais vous écrire cette lettre. Mais avant, je vais vous dire une chose que je dis rarement : ne l’envoyez pas tout de suite. Attendez d’avoir peint quelque chose, une seule chose, que vous êtes fier de montrer. Ensuite seulement, envoyez la lettre, avec le tableau. Les gens croient plus facilement à une passion quand elle a déjà donné quelque chose à voir.
Le jeune homme revint six semaines plus tard, une petite toile enroulée sous le bras, maladroite mais sincère, un paysage de bord de mer peint de mémoire.
— Je l’ai apportée.
— Alors maintenant, on écrit la lettre.
Wilfried prit sa plume, écouta le jeune homme dicter ce qu’il voulait dire, et l’aida à trouver les mots qui manquaient — non pas pour adoucir la vérité, mais pour qu’elle tienne debout, qu’elle ait la force tranquille de ceux qui savent depuis longtemps ce qu’ils sont, même quand ils viennent tout juste de se l’avouer. Quand la lettre fut finie, le jeune homme la relut deux fois, silencieux, puis la plia avec soin.
— Vous croyez que ça va marcher ?
— Je ne sais pas si ça va les convaincre. Mais ça vous ressemble, maintenant, cette lettre. C’est déjà beaucoup.
Il partit, la toile sous un bras, la lettre dans l’autre poche, et Wilfried le regarda s’éloigner sous les arcades avant de reprendre son propre carnet, celui qu’il ne montrait à personne, pour y noter, comme chaque soir depuis quatorze ans, une ligne ou deux sur la journée qui venait de finir — pas pour un client, cette fois, pour lui seul, pour la seule raison qui avait jamais compté.