Angèle descendait au bord de la rivière chaque matin, été comme hiver, avec un panier d’osier et un carnet où elle notait ce qu’elle trouvait : plantain, ortie, reine-des-prés, selon la saison. Elle n’était pas herboriste de métier — elle avait été institutrice — mais depuis sa retraite, c’était devenu son unique occupation, et personne dans le village ne savait plus lui donner un autre nom que « la dame aux plantes ».
— Vous cherchez quoi, aujourd’hui ? lui demandait-on parfois.
— Je ne sais jamais avant d’être là. C’est ça qui est bien. Je regarde ce qui pousse, et je vois ce que ça me dit.
Un matin, un homme la surprit accroupie près d’un massif, en train d’examiner une tige avec attention.
— C’est une question sur quoi, exactement, ce que vous faites là ?
— Ce n’est pas une question. C’est juste être au bord de l’eau, et regarder ce qui pousse. Vous voulez savoir ce que je pense du bonheur, c’est ça ? C’est exactement ça. Ce que je fais là, maintenant. Rien de plus compliqué.
Il repartit, un peu déçu qu’elle n’en dise pas davantage, mais elle le rappela :
— Merci d’être passé, au fait. C’était une bonne question, en fin de compte.
Plus loin sur le chemin, un homme jouait de la guitare, assis sur un tronc couché, pour personne en particulier.
— Moi c’est un mélange, disait-il quand on lui demandait ce qu’il faisait là. Liberté, indépendance, musique. C’est tout. C’est déjà pas mal, non ?
Une femme qui passait avec un panier de linge s’arrêtait parfois pour l’écouter, sans jamais s’asseoir, et répétait toujours la même chose avant de repartir : « Être avec les gens, partager, aimer les gens, ne pas juger, ne pas regarder la différence. C’est ça, le bonheur. » Un vieil homme, assis sur le même banc chaque après-midi, disait pour sa part que le bonheur c’était la santé, l’esprit libre, pas d’embrouilles, vivre tranquille — et qu’il ne voyait pas ce qu’on pouvait ajouter à ça, qu’on pouvait développer tant qu’on voulait, ça ne changerait rien à l’essentiel.
C’est en remontant du bord de l’eau, un après-midi, qu’Angèle croisa Hilarion, qui vivait plus en amont et qui avait la réputation d’être le plus mauvais caractère du village. Il pêchait, seul, une canne plantée dans la berge, et quand il vit Angèle approcher avec son carnet, il se leva d’un bond.
— Vous me filmez, là ? Vous m’observez ?
— Je regarde les herbes, Hilarion. Pas vous.
— C’est ça, oui. Tout le monde regarde tout le monde ici, on ne peut même plus pêcher tranquille.
— Le bonheur, c’est d’être heureux, c’est tout, ce n’est pas plus compliqué que ça, lança-t-il encore, comme une formule toute faite qu’il aurait envie de jeter à la figure de n’importe qui l’approchait d’un peu trop près. Voilà. C’est dit. Salut.
Il replia sa canne et s’en alla sans se retourner, laissant Angèle seule sur la berge, un peu amusée malgré elle.
Elle le recroisa trois semaines plus tard, au même endroit, mais cette fois il ne se leva pas en la voyant. Il resta assis, sa canne toujours plantée dans la vase, et se contenta d’un signe de tête.
— Vous ne pêchez rien depuis un mois, à ce que je vois, lui dit-elle en s’approchant, sans s’arrêter tout à fait.
— Ça n’a jamais été pour les poissons.
— Ah non ? C’est pour quoi, alors ?
Il hésita, la première fois qu’elle le voyait hésiter.
— Pour être là. Tranquille. Sans qu’on me demande de comptes sur ce que je fais de mon temps.
— Alors on fait la même chose, vous et moi. Moi je cherche des herbes que je ne cueille même pas toujours. Vous, vous pêchez des poissons que vous ne prenez jamais.
Il eut un petit rire, bref, presque malgré lui — le premier qu’elle lui connaissait.
— Vous pouvez vous asseoir, si vous voulez. Y a de la place.
Elle posa son panier et s’assit sur la berge, à côté de lui, sans un mot de plus, et resta là un long moment à écouter l’eau, pendant que sur le chemin, plus loin, on entendait toujours la guitare de l’homme au tronc couché, égale et patiente, comme si elle jouait pour la rivière elle-même plutôt que pour quiconque passerait.