Lot 13

Le regard qui ne juge pas

Odile posait nue depuis douze ans dans l’atelier du dernier étage, celui où la lumière tombait droit du nord toute la journée. Elle ne posait pas pour l’argent — enfin, un peu, mais ce n’était jamais la raison qu’elle donnait quand on lui demandait pourquoi elle continuait, à son âge, à monter les cent douze marches deux fois par semaine.

— C’est du bonheur d’avoir des regards sur soi, disait-elle un soir, en remettant son peignoir après trois heures de pose. Enfin — pas n’importe quels regards. Ceux-là. Ceux qui cherchent quelque chose, pas ceux qui jugent.

Les élèves qui venaient dessiner étaient nombreux et changeaient souvent, mais il y avait Marceau, qui revenait chaque semaine depuis un an, et qui n’avait jamais réussi à finir un seul dessin d’elle. Il s’arrêtait toujours avant les mains, ou avant le visage, comme si quelque chose le retenait au dernier moment.

— Vous n’êtes jamais content de ce que vous faites, lui dit-elle un soir, en regardant par-dessus son épaule.

— Je crois que je n’arrive pas à me sentir bien assez pour finir.

— Bien avec quoi ?

— Avec moi-même. Il paraît que c’est le début de tout, non ? Être bien dans ses baskets. À l’aise dans son corps. Après seulement on peut être entouré, être avec les autres.

— Vous croyez que je suis à l’aise, moi, debout ici pendant trois heures ?

— Vous en avez l’air.

— J’ai froid, j’ai mal au dos, et pendant les vingt premières minutes je pense encore à tout ce que j’ai à faire en rentrant. Puis ça passe. Ce n’est pas l’aisance qui vient avant le regard des autres, Marceau. C’est le regard des autres, s’il est juste, qui finit par apprendre à votre corps à être à l’aise.

Il ne répondit rien, mais il reprit son crayon.

Une autre élève, plus âgée, dessinait sans jamais lever les yeux de sa feuille, absorbée entièrement, et répétait souvent, comme pour elle-même : « C’est ça, le bonheur, c’est exactement ce moment-là. Ce qu’on vit là, maintenant, avec le silence, avec ce qu’on fait de nos mains. » Un homme au fond, plus jeune, dessinait vite et mal, en marmonnant que le bonheur pour lui c’était surtout d’être vivant, en bonne santé, que le reste il n’y pensait pas trop.

Un autre encore, arrivé en retard, ne parlait presque jamais, mais avait un jour lâché, en pliant son carnet : « Moi, si j’ai les trois — les amis, l’amour, la famille — c’est plié. C’est le bonheur, en vrai de vrai. »

Odile aimait ce moment précis, à la fin de chaque séance, où chacun repliait son matériel en silence, la lumière du nord déclinant peu à peu, et où quelque chose s’était passé dans la pièce sans que personne n’ait besoin de le nommer. Elle avait posé pour des centaines de gens, en douze ans, et ce qu’elle en avait retenu n’avait rien à voir avec la beauté ou la jeunesse. C’était ce moment de silence partagé.

Marceau finit par terminer un dessin, un soir de novembre, un an et demi après avoir commencé à venir. Il ne dit rien en le posant sur la pile des travaux de la séance. Odile s’approcha, en peignoir, les cheveux encore défaits, et le regarda longuement.

— Vous m’avez fini.

— Je crois.

— Qu’est-ce qui a changé ?

Il hésita.

— Je crois que j’ai arrêté d’attendre d’être à l’aise avant de vous regarder vraiment. J’ai juste… regardé. Et à un moment, mon crayon a suivi.

— C’est exactement ça, dit-elle. On ne se sent jamais tout à fait prêt avant de commencer. On commence, et c’est en cours de route que ça s’ajuste. Le corps, le regard, tout.

Elle prit le dessin, l’examina une dernière fois, puis le lui rendit.

— Gardez-le. Il n’est pas pour moi. Il est pour vous, pour le jour où vous douterez encore d’être capable de regarder quelque chose jusqu’au bout sans détourner les yeux.

Marceau roula la feuille avec soin et redescendit les cent douze marches, cette fois sans se presser, pendant qu’au-dessus de lui, dans l’atelier, la lumière du nord finissait de s’éteindre sur les chevalets vides.