Lot 12

L’épicerie qui ne fermait jamais vide

Yvon tenait l’épicerie du bas de la rue depuis que son père la lui avait laissée, et il avait pris une habitude que personne ne lui avait demandée : le frigo de la réserve, celui qu’on ne montrait pas aux clients, ne devait jamais tomber en dessous de la moitié. Ni en fromage, ni en beurre, ni en œufs. Il vérifiait chaque soir, avant de fermer, comme d’autres vérifient une serrure.

— Pourquoi vous faites ça ? lui avait demandé un livreur, un jour qu’il le voyait recompter les plaquettes de beurre.

— Parce que j’ai grandi dans une maison où on regardait le frigo avant de regarder le calendrier. Ici, personne ne regardera jamais le mien et n’aura à se demander s’il y a de quoi manger demain. C’est tout ce que je peux offrir. Une famille, une maison, ça viendra ou pas. Mais ça, ce frigo-là, je le maîtrise.

Le matin, une jeune femme entrait toujours en courant, achetait un café à emporter au comptoir qu’Yvon avait installé près de la caisse, et repartait aussi vite, sans un regard pour les étagères.

— Vous ne prenez jamais le temps, lui fit-il remarquer un jour.

— Le temps de quoi ?

— De vous asseoir. J’ai mis deux chaises, là, devant. Personne ne les utilise.

Elle haussa les épaules et repartit avec son gobelet fumant. Yvon la regarda filer, pressée par quelque chose qu’il ne voyait pas — une pression sociale, une pression économique, allez savoir — et il pensa à ce que lui avait dit une cliente régulière, un mois plus tôt, en s’asseyant justement sur l’une de ces deux chaises :

— Le bonheur, c’est de prendre le temps de faire les choses comme on les sent. De ne pas se laisser influencer par la pression, vous voyez. Prendre un café, un rayon de soleil, du temps avec les amis. C’est tout ce qu’il faut.

Elle était restée vingt minutes, ce jour-là, à regarder la rue par la vitrine, son café refroidissant devant elle sans qu’elle semble s’en soucier.

Un habitué, un homme costaud qui travaillait au dépôt voisin, passait chaque soir en sortant de son service.

— Pour moi c’est simple, disait-il en attrapant une bière fraîche dans le frigo du fond (celui-là, il pouvait descendre en dessous de la moitié, Yvon s’en fichait). Les amis, l’entourage, passer du bon temps. Se sentir bien avec les gens qu’on aime. Le reste, c’est du bruit.

Une adolescente, la fille de la boulangère d’en face, passait presque tous les jours après l’école, achetait un bonbon avec la monnaie qu’elle avait dans la poche, et repartait toujours avec la même phrase, comme un tic :

— C’est être ensemble, hein. Voilà.

Elle ne développait jamais. Yvon avait fini par ne plus lui demander de développer.

La jeune femme pressée revint un mardi, mais cette fois elle ne repartit pas tout de suite. Elle resta debout près du comptoir, son café à la main, sans le boire.

— Vous avez raison, dit-elle enfin. Pour les chaises.

— Je n’ai rien dit.

— Vous les avez mises là. Ça suffit à dire quelque chose.

Elle s’assit. Elle ne parla pas beaucoup, ce jour-là, mais elle resta le temps de finir son café, sans le regarder couler dans le gobelet comme d’habitude, sans vérifier l’heure sur son téléphone. Dehors, un rayon de soleil traversait la vitrine et venait s’échouer sur le carrelage entre les deux chaises.

— Vous savez ce que je fais, moi, le soir, avant de fermer ? lui dit Yvon. Je compte ce qui reste dans le frigo du fond. Pas pour les clients. Pour moi. Pour être sûr qu’il en reste. C’est ma manière à moi de prendre le temps — je m’arrête, je compte, et pendant ce temps-là, rien d’autre n’existe.

— Et s’il en manque ?

— Je vais en chercher. Mais je ne repars jamais sans avoir compté d’abord. C’est la règle.

Elle sourit, pour la première fois qu’il la voyait sourire, et regarda le rayon de soleil sur le carrelage un moment de plus avant de se lever. Elle laissa sa monnaie sur le comptoir, sans réclamer le reste, et sortit d’un pas qui, cette fois, n’était plus tout à fait une course.

Le soir, Yvon rouvrit la porte de la réserve et compta, comme chaque soir : le beurre, les œufs, le fromage. Tout était au-dessus de la moitié. Il referma le frigo, éteignit la lumière de la réserve, et resta un instant dans le noir de l’arrière-boutique — pas pour vérifier quoi que ce soit d’autre, juste pour laisser passer la minute, entière, avant de rentrer chez lui.