Ambroise teignait depuis trente ans dans la même cour, entre deux murs couverts de mousse où séchaient les pièces de laine. Il n’avait qu’une couleur qui comptait vraiment pour lui, même s’il en vendait dix : un jaune profond, presque orange au fond de la cuve, qu’il tirait d’un mélange de curcuma et d’une écorce dont il ne disait jamais le nom. « Le chaud », l’appelaient les gens du quartier. « Va voir Ambroise pour le chaud. »
— C’est quoi, votre secret, avec ce jaune-là ? lui demandait-on souvent.
— Il n’y a pas de secret. Il y a de l’eau qui doit être juste assez chaude, et pas plus. Le reste, c’est de la patience.
Il disait ça avec la voix de quelqu’un qui a répété la phrase mille fois et qui, mille fois, la pense encore vraie.
Solange venait le voir chaque printemps depuis cinq ans, avec la même robe de lin à reteindre. Elle ne la portait presque jamais — elle la gardait pliée dans une malle — mais chaque année, en mars, elle poussait la porte de l’atelier.
— Je viens pour la robe.
— Vous la reteignez encore ?
— Oui.
— Elle est déjà jaune.
— Je sais.
Il ne posait plus de questions. Il plongeait le tissu, comptait les minutes, l’étendait à sécher sur le fil au-dessus de la cour, entre les autres pièces qui flottaient comme des drapeaux muets. Ce que Solange venait chercher, ce n’était pas une couleur. Ambroise le comprit la troisième année, en la voyant regarder le tissu sécher sans un mot, longtemps, plus longtemps que nécessaire.
Ce jour-là, un jeune homme entra en trombe, une chemise froissée sous le bras.
— Il me la faut ce soir.
— Ce soir, c’est impossible. L’eau doit chauffer, ensuite reposer, ensuite sécher. Trois jours.
— Demain, alors ?
— Trois jours.
— Bon, après-demain je repasse, vous me la donnez ?
— Trois jours, jeune homme. Pas deux et demi.
Le jeune homme repartit en maugréant, promettant de revenir « demain, ou après-demain, on verra ». Ambroise le regarda s’éloigner sans se presser davantage. Il avait vu passer des dizaines comme lui, chacun convaincu que le bonheur — ou la chemise — se rattraperait le lendemain, qu’il suffisait de repousser d’un jour la chose qu’on ne voulait pas faire aujourd’hui. Lui ne travaillait jamais que dans le présent de l’eau chaude : on ne teint pas dans l’eau d’hier, et l’eau de demain n’existe pas encore.
Une vieille femme, connue de tout le quartier pour ne jamais sourire, s’assit sur le banc de la cour et se mit à parler toute seule, ou presque, à qui voulait l’entendre :
— C’est les petites choses qui font qu’on sourit, vous savez. Rien de plus. J’ai vu un chat ce matin qui dormait sur un rebord de fenêtre, en boule, complètement stupide de tranquillité. Ça m’a suffi pour la journée.
— Vous devriez sourire plus souvent, alors, dit Solange.
— Je souris à l’intérieur. Ça se voit moins, mais ça compte pareil.
Un homme plus jeune, assis un peu plus loin, hocha la tête sans lever les yeux de ses mains.
— Moi c’est la paix qui me suffit. Pas de bruit, pas d’embrouille, le respect. Et la santé, surtout. Le reste, on peut vivre sans.
Solange les écoutait tous, la robe encore mouillée pliée sur ses genoux, comme si chaque phrase venait ajouter un fil à quelque chose qu’elle tissait elle-même en silence.
Ambroise revint avec une tasse de thé et s’assit un instant, chose rare pour un homme qui ne s’arrêtait jamais avant la nuit.
— Vous ne demandez jamais pourquoi je reviens chaque année, dit Solange.
— Je sais pourquoi.
— Ah oui ?
— Vous ne revenez pas pour le jaune. Vous revenez pour le moment où vous le regardez sécher. C’est là que ça se passe, pas dans la cuve.
Elle ne répondit pas tout de suite. Puis :
— Il y a des sensations qu’on n’attend pas, qui vous tombent dessus sans prévenir. Comme une vague. Ça ne dure jamais longtemps, mais pendant que ça dure, on est complètement… plein. C’est là, devant le fil à linge, que ça m’arrive. Je ne sais pas pourquoi.
— Alors ce n’est pas la robe qu’il faut teindre chaque année, dit Ambroise. C’est vous qu’il faut amener ici.
— C’est la même chose, non ?
— Peut-être.
L’année suivante, en mars, Solange revint sans la robe. Elle s’assit simplement sur le banc, dans la cour, entre les pièces de tissu qui séchaient, et resta là une heure sans rien demander. Ambroise ne dit rien non plus. Il continua de tourner son bâton dans l’eau chaude, comptant les minutes comme toujours, patient avec le temps qu’il fallait et pas une seconde de plus — puisque, disait-il souvent en repliant le tissu encore tiède, on ne teint jamais que dans l’eau du jour présent, jamais dans celle qu’on repousse, jamais dans celle qu’on regrette.