Zélie photographiait les gens du bourg sur des plaques de verre, un métier encore assez rare pour qu’on vienne de loin se faire tirer le portrait chez elle. Elle avait une habitude qu’elle ne s’expliquait pas elle-même : juste avant de retirer le cache de l’objectif, elle demandait toujours la même chose à ses sujets.
— Dites-moi une phrase sur ce qu’est le bonheur pour vous. Juste avant que je prenne la photo. Ça détend le visage, mieux qu’un sourire commandé.
Son atelier, une seule pièce éclairée par une verrière au nord, sentait le collodion et le vernis, et sur les murs s’alignaient des dizaines de portraits déjà livrés en double, qu’elle gardait pour elle avant de comprendre, des années plus tard, qu’elle constituait sans le vouloir une sorte d’inventaire du village entier, saison après saison, visage après visage.
Un homme d’âge mûr, marchand de tissus, vint un mardi se faire tirer le portrait pour l’offrir à sa femme. Il s’installa, raide, les mains sur les genoux, et quand Zélie lui posa la question, il resta silencieux un long moment.
— C’est très personnel, le bonheur, finit-il par dire. Chacun a sa conception. La mienne, à vrai dire, je n’y ai jamais vraiment réfléchi, parce que je crois que je nage dedans. Alors je n’ai pas eu besoin d’y penser. Je suis heureux, voilà, ça doit être ça. C’est très personnel, chacun se le construit comme il peut, comme il veut. Certains passent par les biens qu’ils possèdent, d’autres par le plaisir qu’ils donnent aux autres, quitte à s’oublier eux-mêmes. Moi, je nage dedans, alors vous me prenez un peu de court avec votre question.
Zélie prit la photo à cet instant précis — le visage encore suspendu entre la surprise et la sincérité — et le résultat, plus tard, montrerait un homme moins raide qu’à son arrivée.
Une jeune femme suivit, venue seule, sans grande occasion particulière — elle voulait simplement un portrait d’elle-même à cet âge, disait-elle, pour plus tard.
— Le bonheur, pour moi, c’est le fait d’être légère, dit-elle sans hésiter, comme si elle avait déjà répondu cent fois à cette question dans sa tête. Le fait de penser simple. De penser à l’autre plutôt qu’à soi. Et mon plus grand bonheur personnel, celui que je n’ai pas encore — ça serait d’entendre un jour mon fils me dire maman.
Elle n’avait pas d’enfant, précisa-t-elle après coup, presque gênée d’avoir laissé échapper quelque chose d’aussi intime devant l’objectif d’une inconnue. Zélie ne dit rien, prit la photo, et rangea la plaque avec un soin particulier, comme si elle savait qu’un jour, cette femme reviendrait la chercher pour une raison différente.
Une autre femme, blonde, plus âgée, entra en coup de vent entre deux courses, pressée de repartir.
— C’est quoi ? Le bonheur ? Waouh, alors là, vous attaquez fort, dit-elle en riant, surprise par la question posée sans préambule. Je pense que le bonheur, c’est être en paix avec soi-même. Voilà. Je pense que c’est ça. Ça vous va comme réponse ?
— Ça me va très bien, dit Zélie en actionnant l’obturateur.
Un homme jeune, taciturne, vint ensuite, envoyé par sa mère qui voulait un portrait de lui avant qu’il ne parte s’installer en ville. Il s’assit, contrarié qu’on l’oblige à ce rituel, et quand Zélie lui posa sa question habituelle, il répondit du tac au tac, sans ambages.
— C’est moi. Tout à fait. Le bonheur, c’est moi.
— Vous voulez développer un peu ?
— Non. C’est moi.
Elle prit la photo sans insister — certains visages, avait-elle appris avec le temps, se révélaient mieux dans le silence que dans l’explication, et celui-là, fermé sur lui-même comme une porte qu’on ne force pas, disait déjà tout ce qu’il avait à dire.
Le dernier de la journée fut un vieil homme, ancien instituteur du bourg, connu pour ses réponses en forme de paradoxe qu’il distillait volontiers à qui l’écoutait.
— C’est quoi le bonheur, pour vous, avant que je prenne la photo ?
— Ouh là, dit-il en souriant, presque amusé par sa propre réponse avant même de la donner. C’est quand on ne se pose pas la question du bonheur. Voilà. C’est quand on ne se demande pas ce que c’est, le bonheur.
— Vous venez de vous la poser, pourtant, dit Zélie, un sourire au coin des lèvres.
— C’est bien pour ça que je ne suis pas heureux en ce moment précis, dit-il en riant franchement cette fois, un rire qui envahit tout son visage juste au moment où Zélie retira le cache de l’objectif.
Le soir, seule dans sa petite chambre noire à faire tremper les plaques de la journée dans leurs bains successifs, Zélie regarda apparaître un à un les visages : l’homme surpris de nager dans son propre bonheur sans l’avoir remarqué, la jeune femme et son fils encore imaginaire, la femme pressée mais en paix, le taciturne fermé sur sa seule certitude, le vieil instituteur pris à son propre piège.
Elle réalisa, en les alignant sur le fil à sécher, qu’elle-même ne s’était jamais posé la question qu’elle infligeait chaque jour à ses sujets. Elle photographiait, elle développait, elle recommençait le lendemain, sans jamais s’arrêter pour se demander si elle était heureuse de le faire. Elle sourit toute seule dans le noir de sa chambre, en comprenant, un peu tard dans sa soirée, qu’elle venait peut-être de trouver, sans le chercher, la réponse du vieil instituteur — vécue plutôt que dite, et sans doute la plus difficile de toutes celles qu’elle avait recueillies ce jour-là.