Lot 7

Le bois qu’on ne triche pas

Aristide fabriquait des violoncelles comme son père les lui avait appris, avec un bois qu’il laissait sécher sept ans avant d’y toucher, quand les ateliers voisins en séchaient deux et vernissaient le reste à la machine. On le lui reprochait souvent — trop lent, trop cher, trop têtu pour son époque.

— Vous pourriez aller plus vite, lui dit un jour un marchand venu lui proposer un procédé nouveau. Vous vendriez deux fois plus.

— Je vendrais deux fois plus de quoi ? De ce qui ne serait plus de moi ?

Il ne s’énervait jamais en le disant. C’était une évidence tranquille, la même depuis toujours : même quand une commande lui échappait, même quand un client repartait vers un atelier plus rapide, il restait fidèle à ce qu’on lui avait transmis, à ses convictions sur ce que devait être un bon instrument, et cette fidélité-là, il le savait, valait plus à ses yeux que n’importe quelle vente perdue. Il était fier de ça, soulagé même, d’une manière qu’il n’aurait su expliquer à quelqu’un de pressé.

L’atelier occupait le rez-de-chaussée d’une maison plus grande que ne le laissait penser sa devanture modeste, et à l’arrière, dans une pièce que peu de clients voyaient jamais, des dizaines de planches de bois attendaient leur tour, chacune datée à la craie du jour où elle avait été coupée, alignées comme des soldats en patience. Aristide passait chaque matin les mains sur les plus anciennes, moins par nécessité que par habitude, une façon à lui de vérifier que le temps faisait bien son travail sans qu’on ait besoin de le presser.

Une jeune violoncelliste, Rosalinde, vint un matin lui apporter son instrument, un vieux modèle hérité qui grinçait sur les cordes graves depuis des mois.

— Vous pouvez le sauver ?

— Je peux toujours essayer. C’est un bon bois, sous la crasse.

Elle s’assit pendant qu’il travaillait, dans l’atelier qui sentait la colle et la sciure ancienne, et regarda ses mains avec une attention qu’Aristide remarqua sans la commenter.

— Vous jouez professionnellement ?

— J’essaie. C’est incroyable, cette chance, de pouvoir en faire mon métier plutôt qu’un dimanche sur deux. Je ne sais pas si je serai bonne un jour, vraiment bonne. Mais là, maintenant, avec cet instrument entre les mains, je suis satisfaite de ce qui se passe. C’est déjà beaucoup.

— C’est déjà tout, dit Aristide, sans lever les yeux de son travail.

Elle resta un moment silencieuse, à l’écouter poncer une pièce de touche avec un soin presque religieux, puis reprit :

— Je ne sais même pas si on arrive un jour à vraiment l’avoir, le bonheur. C’est tellement propre à chacun. Je me dis que oui, peut-être, un jour. Mais je n’en suis pas sûre.

— Moi je ne me le demande plus, dit Aristide. Je fais mon bois comme mon père me l’a montré. Le reste, ça vient ou ça vient pas, mais au moins je sais que je n’ai triché avec rien. C’est déjà une forme de paix, ça, même les jours où ça ne marche pas comme je veux.

Il finit de recoller la touche et tendit le violoncelle à Rosalinde pour qu’elle l’essaie. Les cordes graves, cette fois, répondirent sans grincer, pleines, presque trop généreuses pour l’espace étroit de l’atelier.

— C’est vous, ça, dit-elle, émerveillée. C’est vraiment vous qui avez fait ça.

— C’est le bois qui a fait ça. Moi j’ai juste attendu qu’il soit prêt.

Rosalinde revint la semaine suivante, sans instrument à réparer cette fois, simplement pour s’asseoir sur le tabouret qu’Aristide gardait près de la fenêtre, prétextant vouloir observer comment il choisissait le bois d’une prochaine table d’harmonie.

— Vous ne vous ennuyez jamais, à attendre sept ans pour chaque pièce ?

— Je ne les attends pas de la même façon qu’on attend un train. J’ai toujours plusieurs bois en cours, à des âges différents. Il y en a toujours un qui devient prêt pendant que j’en commence un autre. C’est une attente qui ne s’arrête jamais tout à fait, mais elle ne pèse pas, parce qu’elle avance sans cesse quelque part, même quand on ne la regarde pas.

Elle trouva l’idée belle, sans savoir dire pourquoi, et repartit avec, dans la tête, une image qui la suivit longtemps sur scène : celle d’un bois qui mûrit en silence pendant qu’on s’occupe d’autre chose.

Le soir même, une chanteuse du nom d’Eulalie, qui devait se produire dans une petite salle du quartier, passa en coup de vent chercher un accessoire qu’elle avait laissé en dépôt chez lui des mois plus tôt — une petite pièce en bois pour son pupitre, sans grande valeur, mais qu’elle réclamait toujours avant chaque concert, par superstition ou par habitude, elle-même ne savait plus.

— Vous montez sur scène ce soir ?

— Dans deux heures. J’ai toujours le trac, même après quinze ans.

— Ça se voit, votre nervosité ?

— Sûrement. Mais bon, ça vous va comme ça ? Je ne sais pas trop y répondre autrement. Chanter, être sur scène, c’est ça mon bonheur, trac compris. On ne choisit pas la partie facile toute seule.

Elle repartit presque en courant, la petite pièce de bois serrée dans la main comme un talisman, et Aristide resta seul dans son atelier à ranger ses outils pour la nuit.

Il pensa, en fermant les volets, à tous ceux qui étaient passés cette semaine-là chercher quelque chose chez lui — un instrument réparé, une pièce oubliée, une conviction qu’ils ne savaient pas encore avoir. Aucun d’eux n’était reparti avec une certitude sur ce qu’était vraiment le bonheur. Mais tous, sans exception, étaient repartis avec quelque chose qui tenait debout, fabriqué sans tricher, dans un bois qui avait eu le temps qu’il fallait.

Le marchand revint le mois suivant, avec la même proposition de procédé rapide, le même argument sur les ventes doublées.

— Toujours pas intéressé ?

— Toujours pas, dit Aristide. Mais repassez dans sept ans, j’aurai peut-être quelque chose à vous montrer qui vaudra le détour.

Le marchand rit, crut à une plaisanterie, et repartit sans comprendre qu’Aristide, lui, ne plaisantait jamais avec ce genre de délai.