Lot 8

Le fil entre les deux tours

Aurèle marchait sur un fil tendu entre les deux tours de l’ancienne collégiale, une fois par saison, toujours sans filet, toujours devant une foule qui retenait son souffle plus longtemps que lui.

La collégiale dominait la ville depuis des siècles, ses deux tours jumelles séparées d’une trentaine de mètres au-dessus des toits, et personne, avant Aurèle, n’avait songé à tendre un fil entre elles — les charpentiers locaux avaient jugé la structure trop fragile, les autorités trop risqué, jusqu’à ce qu’un ingénieur venu d’ailleurs certifie que les pierres tiendraient bon. Aurèle avait mis deux ans à convaincre tout le monde, et une saison entière à s’entraîner sur des fils plus bas avant de se sentir prêt pour la première traversée officielle.

Une jeune journaliste, venue couvrir l’événement pour la gazette locale, le rattrapa alors qu’il finissait de craie ses semelles, quelques minutes avant de monter.

— Une question rapide avant que vous montiez ?

— J’ai pas le droit de réfléchir avant, dit-il, sans même se retourner tout à fait. On me pose la question maintenant, j’ai pas le droit d’y penser, tout ça.

— C’est quoi, pour vous, le bonheur ?

Il s’arrêta une seconde, surpris par la question elle-même plus que par le moment choisi, et répondit sans réfléchir, exactement comme il l’avait dit ne pas pouvoir faire.

— J’adore l’idée, dit-il. Le bonheur, c’est d’oser se rappeler que le risque, ça n’existe pas.

— Vous êtes sur un fil à trente mètres de haut. Le risque existe.

— Le risque existe, oui. Mais si j’y pense en marchant, je tombe. Alors je me rappelle, à chaque pas, qu’il n’existe pas. C’est une décision, pas un fait.

Elle nota la phrase sans être certaine de la comprendre tout à fait, et le regarda grimper l’échelle qui menait au sommet de la première tour, où l’attendait sa petite équipe : deux hommes qui tenaient les extrémités du système de tension, et une femme plus âgée, Wilhelmine, qui avait autrefois marché elle-même sur ce même fil et supervisait maintenant chaque installation avec une exigence qu’aucun jeune funambule n’osait discuter.

— Prêt ? demanda-t-elle.

— Prêt.

— Tu te sens comment, dans ton corps ?

— Bien. Vraiment bien. En bonne santé, la tête claire, dans l’instant.

— C’est tout ce que je te demande. Le reste, c’est de la technique, ça s’entraîne. Ça, ça ne s’entraîne pas.

Il posa un pied sur le fil, puis l’autre, et avança, les bras ouverts, sans regarder en bas, la foule silencieuse en dessous de lui comme suspendue elle aussi. À mi-parcours, un souffle de vent le fit vaciller une fraction de seconde — rien de visible pour la foule, tout pour lui — et il se répéta, dans sa tête, la phrase qu’il venait de dire à la journaliste sans même s’en rendre compte : le risque n’existe pas, le risque n’existe pas. Il retrouva son aplomb et continua.

Vers les deux tiers du parcours, un pigeon dérangé par les vibrations du fil s’envola brusquement devant lui, si près qu’il sentit le battement d’ailes contre sa joue. La foule retint son souffle plus fort encore ; Aurèle, lui, ne broncha pas — il avait appris, avec les années, qu’un sursaut du corps face à l’imprévu se corrige par le silence intérieur, jamais par la tension des muscles, qui elle, se voit, se sent, et déséquilibre plus sûrement que n’importe quel oiseau.

Arrivé de l’autre côté, sous les applaudissements, il descendit rejoindre sa petite équipe, qui l’accueillit sans effusion excessive — c’était leur habitude, ils avaient vu trop de traversées pour s’émerveiller à chaque fois, mais leur présence silencieuse disait tout ce qu’il fallait.

— On fait quoi, ce soir ? demanda l’un des deux hommes de l’équipe, en rangeant le matériel.

— Ce qu’on veut, dit Aurèle. C’est ça, la liberté qu’on s’est donnée en faisant ce métier. Faire ce qu’on veut, quand on veut, avec les gens qu’on aime. On pourrait manger tous ensemble.

Wilhelmine, en coulant un dernier regard vers le fil qu’on démontait déjà, ajouta, plus pour elle-même que pour les autres :

— Le bonheur, ça vit tous les jours, pas juste les jours de traversée. C’est facile de le sentir fort là, sur le fil, devant tout le monde. Le vrai travail, c’est de le sentir pareil demain, un mardi ordinaire, sans public.

— C’est là que ça devient dur, dit Aurèle.

— C’est là que ça devient vrai, corrigea-t-elle. Un plaisir qui dure pas, c’est un feu de paille. Ce qu’on cherche, nous, dans ce métier, c’est pas l’instant sur le fil. C’est l’état qui reste après, tout le reste de la semaine, quand on repense à ce moment-là et qu’il continue de nous tenir debout.

La journaliste, restée à l’écart pour ne pas déranger, s’approcha une dernière fois avant de partir rédiger son article.

— Une dernière question. Vous n’avez jamais eu envie d’arrêter, après une mauvaise traversée ?

— Toutes les traversées sont bonnes, dit Aurèle. Certaines font juste plus peur que d’autres. Le jour où j’aurai plus peur du tout, j’arrête — ce jour-là, c’est que j’aurai arrêté de me rappeler, à chaque pas, que le risque n’existe pas. Et sans ce rappel-là, je ne marche plus, je me contente juste de traverser.

Elle ne comprit toujours pas complètement la phrase, mais elle la garda telle quelle dans son article, sans chercher à l’expliquer davantage — certaines choses, avait-elle appris ce jour-là en le regardant marcher entre les deux tours, se comprennent mieux en les regardant se faire qu’en les entendant se dire.