Lot 6

Le Kiosque

Le kiosque à musique de la place n’avait pas résonné depuis trois ans. D’abord fermé par les années difficiles, puis simplement oublié, il avait fini par servir d’abri aux pigeons et de banc aux amoureux transis. Achille décida qu’il rouvrirait pour l’été, avec le groupe qu’il avait monté quinze ans plus tôt et laissé s’endormir depuis.

Le kiosque lui-même, octogonal, peint autrefois en vert et blanc, n’était plus qu’une carcasse écaillée quand Achille commença ses démarches auprès de la mairie pour en obtenir de nouveau l’usage. On lui répondit d’abord que ce genre d’installation n’avait plus vraiment sa place, que les habitants préféraient désormais les grandes salles chauffées aux estrades en plein air, et il fallut plusieurs mois de lettres et de rendez-vous avant qu’on lui accorde, presque par lassitude administrative, une autorisation pour un unique concert d’essai.

Retrouver les musiciens fut plus long que prévu. Le bassiste avait déménagé, la chanteuse avait eu deux enfants entre-temps, et le batteur, Zénon, tanneur de son état, qui n’avait jamais quitté sa ville — n’avait plus touché ses baguettes depuis la fermeture du kiosque, convaincu que ce genre de choses ne se relançait pas comme ça.

— On ne remonte pas un groupe après trois ans, dit-il à Achille, la première fois qu’il vint le chercher. C’est fini, ces choses-là.

— On va essayer quand même.

Ils répétèrent tout le printemps dans une grange prêtée, mal chauffée, avec plus de fausses notes que de mesures justes au début. Zénon traînait des pieds à chaque répétition, certain que ça ne mènerait à rien, jusqu’au soir où, sans qu’on sache pourquoi — peut-être simplement parce que le morceau était bon, ce soir-là, et que personne ne s’était trompé depuis dix minutes — il ferma les yeux en jouant et ne les rouvrit qu’à la fin, le visage détendu comme on ne le lui avait pas vu depuis des années.

— Alors ? demanda Achille.

— Alors rien, dit Zénon. Mais on refait le morceau demain.

Les répétitions du printemps ne s’étaient pas contentées de réveiller les doigts de Zénon : elles avaient aussi réveillé, chez chacun des musiciens, des habitudes qu’ils croyaient enterrées — la chanteuse retrouvait, entre deux couplets, des réflexes de mère qui berçait ses enfants sur les mêmes mélodies ; le bassiste, revenu spécialement pour l’occasion malgré son déménagement, redécouvrait des amitiés qu’il pensait distendues par la distance. Achille, lui, ne jouait presque plus depuis des années, occupé qu’il était à organiser, convaincre, réparer le kiosque de ses propres mains les soirs où les répétitions finissaient tôt — mais personne ne lui en fit jamais le reproche, tant il semblait évident que sans lui, rien de tout cela ne serait reparti.

Le soir du concert, tout ce que le kiosque avait perdu en trois ans sembla revenir d’un coup : la place se remplit, les enfants coururent entre les pieds des adultes, et un vendeur ambulant installa sa machine à barbe à papa juste au pied de l’estrade, la sucrant à mesure que les notes montaient.

— Nous, le bonheur, dit Achille au micro avant d’attaquer le premier morceau, c’est un peu ce qu’on vit là, ce soir, après trois ans à ne pas savoir si ça reviendrait. Tout ce qu’on met dans un concert, c’est ça, le bonheur. Pour le reste, chacun le fait à sa façon.

Une petite fille, au premier rang, tenait sa barbe à papa à deux mains, fascinée par le nuage rose qui fondait plus vite qu’elle ne pouvait le manger.

— Ça ne s’arrête pas après ? demanda-t-elle à sa mère, sans qu’on sache si elle parlait du sucre ou du concert.

— Si, ça s’arrête toujours, dit sa mère. C’est pour ça qu’il faut en profiter maintenant.

À côté d’elles, un homme d’un certain âge, venu seul, hochait la tête en écoutant la musique.

— Le bonheur, moi, c’est de me lever le matin et de me dire que je suis en bonne santé, dit-il à qui voulait l’entendre, que les gens autour de moi n’ont pas l’air trop malheureux malgré leurs soucis, et qu’ils cherchent des solutions plutôt que de se plaindre. Ce soir, en tout cas, personne n’a l’air malheureux.

Une jeune femme à côté de lui, venue avec des amies, renchérit :

— Partager des moments comme ça, se faire plaisir, faire plaisir aux autres — on ne fait pas beaucoup mieux.

Sur l’estrade, Zénon jouait sans regarder sa partition, retrouvant peu à peu des réflexes qu’il croyait perdus, et à un moment du morceau, dans un passage qu’il avait raté à toutes les répétitions du printemps, il le joua enfin sans faute — pas parce qu’il l’avait travaillé plus que les autres fois, mais simplement parce que, ce soir-là, entouré, porté par la place entière, il n’y pensait plus.

Après le concert, pendant qu’on rangeait les instruments, Achille vint s’asseoir près de lui sur les marches du kiosque.

— Alors, toujours convaincu que ça ne se relance pas ?

— Je me trompais, dit Zénon. Mais c’est pas le kiosque qui s’est relancé tout seul. C’est nous, ce soir, tous ensemble, qui l’avons fait recommencer à sonner.

Le vendeur de barbe à papa, en fermant sa machine pour la nuit, en tendit une dernière, gratuite, à la petite fille du premier rang qui traînait encore près de l’estrade avec sa mère.

— Et voilà, dit-il. Une dernière pour la route.

— Ça s’arrête vraiment, alors, dit-elle, un peu triste.

— Ça s’arrête ce soir. Mais on revient l’été prochain.

Elle parut se satisfaire de cette réponse, et repartit avec sa mère, la barbe à papa fondant déjà entre ses doigts collants, pendant que sur la place vidée peu à peu, Achille et ses musiciens rangeaient leurs instruments avec la certitude tranquille, cette fois, qu’ils ne les laisseraient plus dormir trois ans dans une grange.