Zéphyrin tenait, à chaque foire du canton, un stand où l’on pouvait graver sa voix sur un disque de cire, à emporter, à offrir, à écouter des années plus tard sur n’importe quel phonographe. Une seule règle, affichée en grosses lettres au-dessus de l’appareil : ON NE RECOMMENCE PAS.
— Même si je me trompe ?
— Surtout si vous vous trompez.
Son stand ne payait pas de mine — une table, un pavillon de cuivre relié à une tête de gravure, une caisse de disques vierges — mais la file d’attente s’allongeait à chaque foire, davantage par curiosité que par nécessité : personne n’avait vraiment besoin d’un disque de cire en cette époque où les mots s’envolaient aussi vite qu’ils étaient dits, mais tout le monde, une fois devant le cornet, se surprenait à vouloir que quelque chose reste.
Un jeune homme, un bouquet de fleurs séchées sous le bras, voulait enregistrer un mot pour une femme qu’il n’osait pas approcher autrement. Il s’assit devant le cornet, hésita, bafouilla un début de phrase, s’arrêta net.
— Je peux reprendre depuis le début ?
— Non.
— Mais c’est raté !
— C’est vous. La cire ne ment pas plus qu’elle ne pardonne. Ce que vous avez déjà dit, gardez-le. On continue de désirer ce qu’on possède déjà bien plus qu’on ne croit — même une phrase mal partie, si elle est sincère, vaut mieux qu’une phrase refaite dix fois pour sonner juste.
Le jeune homme resta interdit un instant, puis reprit, cette fois sans s’arrêter, laissant le bafouillage du début comme une porte d’entrée maladroite à une déclaration qui, après, coulait sans effort. Zéphyrin grava le tout, hésitations comprises, et lui tendit le disque encore tiède.
— C’est mieux comme ça, dit le jeune homme, surpris de le penser vraiment.
— C’est tout ce que je fais, dit Zéphyrin. Je grave ce qu’il y a. Pas ce qui manque.
Sa méthode lui venait d’un principe qu’il n’expliquait jamais complètement, sauf les soirs de foire tranquille, à qui restait après la fermeture pour l’aider à ranger : il avait, jeune, appris la gravure auprès d’un maître qui recommençait tout, sans cesse, jusqu’à l’épuisement, cherchant une perfection qui reculait toujours d’un cran à mesure qu’on l’approchait. Zéphyrin avait fini par comprendre que ce maître ne désirait jamais ce qu’il avait déjà entre les mains — seulement ce qui manquait encore, à l’infini, indéfiniment. Lui avait choisi l’inverse : désirer peu, mais ce qu’on a réellement, et s’y tenir.
Le jeune homme au bouquet resta un moment près du stand après avoir récupéré son disque, comme s’il n’osait pas encore partir le porter à destination, et Zéphyrin, entre deux clients, lui glissa, sans le regarder vraiment :
— Vous savez, le maître qui m’a tout appris, il aurait recommencé votre déclaration dix fois. Et à la dixième, elle aurait été parfaite, et fausse. La vôtre est vraie. Ça vaut mieux, dans ce métier comme dans le vôtre, j’imagine.
Le jeune homme ne répondit rien, mais il resserra sa prise sur le disque comme s’il venait de comprendre quelque chose qu’il n’aurait pas su formuler seul.
Un homme robuste, la mine réjouie, s’assit ensuite devant le cornet, une idée en tête depuis le matin.
— Je veux enregistrer un message pour un copain qui doute de mon goût musical.
— Allez-y.
— LE BONHEUR, c’est de se lever tous les matins en écoutant du Jay-Z ! ÉCOUTEZ DU JAY-Z LES GARS ! ÉCOUTEZ DU JAY-Z !
Il éclata de rire avant même que Zéphyrin ait pu couper la gravure, et le rire lui-même resta pris dans la cire, mêlé au message, ce qui rendait la chose bien meilleure que si l’homme avait gardé son sérieux jusqu’au bout. Autour du stand, quelques badauds riaient aussi, sans bien savoir de quoi, simplement parce qu’un rire franc, à une foire, en entraîne toujours d’autres.
— Vous ne recommencez jamais, même pour un rire qui coupe le message ? demanda quelqu’un dans la petite foule qui s’était formée.
— Surtout pas pour un rire, dit Zéphyrin. Un rire, c’est jamais raté.
Une femme, un peu plus loin dans la file, patientait avec deux enfants accrochés à ses jupes et un mari qui tenait leurs affaires. Quand vint son tour, elle n’hésita pas longtemps.
— C’est une vaste question que vous posez avec votre petit appareil, dit-elle en souriant, mais moi c’est simple : être entourée des siens, sa famille, ses amis, passer du bon temps, se faire plaisir. Voilà. Vous pouvez graver ça, c’est tout ce que j’ai à dire.
Elle parla d’une traite, sans bafouiller, et repartit satisfaite, le disque encore chaud confié à son mari pour qu’il ne le casse pas dans la cohue.
Un vieil homme, seul, referma la file de l’après-midi. Il ne demanda rien de particulier, s’assit, réfléchit un instant devant le cornet.
— Plein de choses, dit-il enfin. C’est plein de choses, le bonheur. Être ici, avoir des amis, avoir des gens qui vous aiment, et en aimer soi-même. C’est les autres, au fond. C’est d’être avec les autres.
Zéphyrin grava la phrase sans un mot, comme toutes les autres, et le vieil homme resta un instant à regarder le disque tourner sous l’aiguille avant que la cire ne durcisse tout à fait.
Un vieux couple, marié depuis si longtemps qu’ils finissaient les phrases l’un de l’autre sans même s’en apercevoir, s’arrêta au stand plus par curiosité que par besoin.
— On enregistre quoi, nous, à notre âge ? demanda le mari.
— Ce que vous voulez. Il n’y a pas d’âge pour ça.
Ils hésitèrent longuement, se consultèrent du regard, et finirent par ne rien dire du tout — juste rire ensemble devant le cornet, un rire de connivence qui ne devait rien expliquer à personne d’autre qu’eux. Zéphyrin grava le silence et le rire mêlés, sans un mot, et leur tendit le disque comme il l’aurait fait pour n’importe quelle déclaration solennelle.
À la nuit tombée, quand la foire se vida et que Zéphyrin commença à ranger son matériel, le jeune homme au bouquet revint, seul, le sourire un peu gêné.
— Je le lui ai donné. Le disque. Avec le début raté et tout.
— Et alors ?
— Elle a dit que c’était la première fois qu’on lui offrait quelque chose de vrai plutôt que quelque chose de réussi.
Zéphyrin ne dit rien, mais il rangea son cornet avec un soin particulier ce soir-là, comme s’il venait, une fois de plus, d’avoir raison sans avoir eu besoin de le prouver à personne — pas même à lui.