Lot 4

Le Sillon

Le café s’appelait Le Sillon depuis si longtemps que personne, pas même son propriétaire, ne savait plus si c’était pour le sillon d’une charrue ou celui d’un disque. Osias le tenait depuis vingt ans. Il fermait dans huit jours — le bâtiment avait été vendu, les nouveaux propriétaires en feraient autre chose, on ne savait pas encore quoi, et de toute façon ça n’y changerait rien.

Il avait vu passer, en vingt ans, trois générations de clients : les vieux qui venaient jouer aux cartes l’après-midi et parlaient de moins en moins fort à mesure que les années passaient, les jeunes qui s’y donnaient rendez-vous avant d’aller ailleurs, et une génération intermédiaire, la sienne, qui semblait n’avoir jamais vraiment trouvé où aller après Le Sillon, comme si le café avait été non pas une étape mais une destination. Il connaissait les habitudes de chacun mieux qu’eux-mêmes parfois — qui prenait son café toujours à la même table, qui ne parlait jamais avant son deuxième verre, qui venait uniquement les jours de pluie parce que le bruit sur la verrière lui rappelait quelque chose qu’il n’avait jamais voulu préciser.

Le dernier vendredi, il fit beau tard dans la soirée, et une violoncelliste que tout le monde connaissait installa sa chaise près de la fenêtre, comme elle le faisait depuis des années les vendredis de beau temps.

— C’est ça, le bonheur, dit-elle entre deux morceaux, à qui voulait l’entendre. Être ici, il fait beau, il y a de la musique. C’est dommage que ce lieu de rencontre s’achève. Le bonheur c’était ça, précisément ça.

Osias, en tirant les bières, ne répondit rien. Il avait déjà fait son deuil du Sillon plusieurs fois dans sa tête, et chaque fois qu’il croyait l’avoir fini, un vendredi comme celui-là le remettait en chantier.

Au comptoir, un habitué du nom de Prudent — tout le monde le surnommait comme ça depuis qu’il avait fait annuler trois fois de suite la construction d’un parking sur la place, à coups de pétitions patientes et de réunions interminables — buvait son verre en écoutant la conversation d’une oreille, et finit par intervenir.

— C’est pas un hasard si ça ferme, dit-il. Ce genre de lieu, ça ne survit jamais longtemps là où les loyers montent plus vite que les salaires. Le bonheur, moi, j’y crois à deux visages : il y a ce qu’on se construit soi, et il y a ce qu’on se construit ensemble — une société où les écarts entre les gens ne soient pas ce grand fossé qu’on voit partout, où on respecte ce qui nous entoure assez pour que ça dure, pas juste pour nous, pour ceux d’après.

— Toujours en train de refaire le monde, Prudent, lança quelqu’un en riant.

— Le monde qui ferme Le Sillon, oui, j’aimerais bien le refaire.

Il ne dit rien de plus ce soir-là, mais il ne repartit pas seulement avec sa colère : il repartit avec un carnet, celui qu’il gardait toujours sur lui pour ses pétitions, et il commença à noter des noms, des chiffres, l’idée vague et encore informe d’une souscription — pas pour racheter le bâtiment, ça il savait que c’était perdu, mais pour que la violoncelliste, Osias, et quelques autres puissent rouvrir ailleurs, dans un local plus modeste, à plusieurs, en coopérative, plutôt que chacun de son côté.

Une jeune femme assise seule au fond, qu’on voyait rarement parler à qui que ce soit, leva les yeux de son verre quand elle entendit le mot « ensemble » revenir trop souvent à son goût.

— Vous pouvez faire toutes les coopératives que vous voulez, dit-elle, sans agressivité, juste avec la fermeté de quelqu’un qui a déjà tranché la question pour elle-même. Le bonheur, c’est moi. Rien de plus à ajouter.

Prudent ne se démonta pas.

— Ça n’empêche pas le reste.

— Ça n’empêche pas, non. Mais ça ne dépend pas non plus du reste.

Osias, qui avait entendu l’échange sans y participer, s’essuya les mains à son tablier et vint s’asseoir un instant à leur table, chose qu’il ne faisait presque jamais un soir de service.

— Vous avez raison tous les deux, et c’est pour ça que ce métier m’a plu vingt ans, dit-il. Le bonheur c’est relatif, ça appartient à chacun. Il y en a qui le trouvent dans les choses simples, tout seuls, à leur porte, comme elle. Il y en a qui ont besoin que la porte reste ouverte pour tout le monde, comme lui. Moi j’ai juste essayé de tenir un endroit où les deux pouvaient s’asseoir à la même table sans se gêner.

La violoncelliste reprit son archet, et joua un dernier morceau que personne ne reconnut — peut-être qu’elle l’inventait sur le moment, personne ne le sut jamais vraiment. La jeune femme du fond resta jusqu’à la fin du morceau, ce qu’elle ne faisait presque jamais d’habitude, et partit sans un mot de plus, mais elle glissa, en sortant, un billet plié dans le bocal que Prudent avait posé sur le comptoir, celui où il collectait pour la coopérative naissante. Elle ne dit rien, ne s’arrêta pas, ne se retourna pas. Mais elle le fit.

Les jours qui suivirent, Prudent revint plusieurs fois, seul ou accompagné, prendre des mesures dans le local vide, discuter avec un propriétaire d’un espace plus modeste à deux rues de là, calculer combien de mois de loyer la petite cagnotte permettrait de couvrir avant que les recettes ne prennent le relais. Ce n’était pas grand-chose, comparé au Sillon d’origine — une salle plus petite, pas de verrière, un comptoir de fortune récupéré chez un brocanteur — mais c’était réel, et ça avançait, un nom sur le carnet après l’autre.

Huit jours plus tard, Le Sillon ferma ses portes comme prévu, les clés rendues, l’enseigne décrochée. Ce qu’on ne savait pas encore, ce soir-là de dernier vendredi, c’est que Prudent réunirait, dans les six mois suivants, assez de noms et assez de billets — dont celui, discret, de la jeune femme du fond — pour rouvrir un local deux rues plus loin, plus petit, moins beau, mais à plusieurs cette fois, personne n’en étant seul propriétaire.

Osias y retourna tirer des bières, la violoncelliste y retourna les vendredis de beau temps, et la jeune femme, elle, continua de venir seule, de s’asseoir au fond, et de répondre la même chose à qui le lui demandait encore — que le bonheur, c’était elle, rien de plus à ajouter. Mais elle venait. Et ça, elle ne l’expliqua jamais à personne.