Lot 23

Les dix costumes d’Timothée

Timothée tenait la loge du petit théâtre municipal depuis si longtemps que personne ne se souvenait de l’avoir vu autrement qu’entouré de patères et de tissus. Il n’était pas comédien — il n’était jamais monté sur scène de sa vie — mais c’était lui qui habillait tout le monde, et il le faisait avec une exigence que même les metteurs en scène redoutaient un peu.

— Un bon costume ne se voit pas, disait-il à qui voulait l’entendre. On voit le personnage. Le costume, lui, doit disparaître dans le rôle.

Ce qui frappait, dans sa loge, ce n’était pas le nombre de costumes accrochés — des dizaines, peut-être des centaines — mais la manière dont Timothée semblait vivre, lui aussi, plusieurs vies à la fois. Le matin, en costume de velours élimé, il réparait un ourlet en sifflotant un air d’opérette. À midi, une queue-de-pie sur le dos pour ajuster un smoking de dernière minute. Le soir, une blouse de travail maculée de colle à perruques. Dix rôles différents, dix journées en une, et jamais l’impression qu’il se contredisait.

Un jeune comédien du nom d’Évrard, engagé pour sa première saison, entra un jour dans la loge, essoufflé, en retard, angoissé.

— C’est trop, dit-il en s’effondrant sur le tabouret. Ce matin j’étais le valet, cet après-midi j’ai répété le prince, ce soir je dois jouer le fou, et entre les trois je ne sais même plus qui je suis vraiment.

Timothée ne leva pas les yeux de l’aiguille qu’il tenait.

— Et alors ?

— Comment ça, et alors ? C’est épuisant !

— Vous savez ce que je fais, moi, toute la journée ? Dix costumes, dix vies, parfois plus. Le matin je suis tailleur, l’après-midi teinturier, le soir un peu magicien quand il faut faire apparaître une cape qui n’existe pas encore. Si je devais choisir un seul de ces rôles, je crois que je m’ennuierais à mourir avant la fin de la semaine.

Évrard le regarda, surpris.

— Mais vous ne perdez jamais le fil ? Vous ne vous sentez jamais… éparpillé ?

Timothée posa enfin son aiguille et sortit d’une malle un costume qu’Évrard ne reconnut pas — ni prince, ni valet, ni fou, mais une simple tenue de tous les jours, usée, familière.

— Celui-là, c’est le mien. Je le porte en dessous de tous les autres, toujours. C’est lui qui ne change jamais. Les dix costumes que j’enfile par-dessus, ce n’est pas moi qui m’éparpille. C’est moi qui m’amuse, dans les limites de ce costume-là, en dessous.

Évrard resta un long moment silencieux, à regarder cette tenue simple et fatiguée, si peu spectaculaire comparée aux étoffes brodées accrochées tout autour.

Un soir, une autre comédienne de la troupe, Wandrille, vint réclamer d’urgence un costume qu’elle jugeait raté — une robe de bal qu’Timothée avait pourtant mis trois jours à ajuster.

— Elle me boudine, elle ne tombe pas comme il faut, je ne peux pas jouer là-dedans ! s’exclama-t-elle, au bord des larmes après une répétition difficile.

Timothée ne se troubla pas. Il la fit monter sur le petit tabouret, tourna autour d’elle en silence, puis reprit une pince ici, relâcha une couture là, sans un mot d’explication.

— Ce n’est pas la robe qui vous boudine, dit-il enfin. C’est la scène de ce soir qui s’est mal passée, et vous en voulez à la première chose que vous portiez en la jouant. Recommencez demain, avec la même robe, une bonne répétition, et vous verrez qu’elle vous va très bien.

Wandrille, sceptique, revint pourtant le lendemain porter la même robe, et ne se plaignit plus jamais d’elle par la suite — au grand amusement d’Évrard, témoin de la scène, qui comprit ce jour-là qu’Timothée n’habillait pas seulement des corps, mais aussi, un peu, les humeurs de ceux qui les portaient.

Les semaines suivantes, il revint souvent traîner dans la loge entre deux répétitions, non plus pour se plaindre du rythme, mais pour observer Timothée travailler — la façon dont il passait d’un rôle de tailleur à un rôle de confident sans jamais paraître pressé, comme si chaque costume qu’il enfilait était moins un fardeau supplémentaire qu’une pièce ajoutée à une collection qu’il aimait porter.

— Vous savez ce qui m’a manqué, avant, dit un jour Évrard, en enfilant son costume de prince pour la centième fois. C’est de croire qu’il fallait choisir un seul rôle dans la vie pour être heureux dans ce rôle-là. Vous, vous en portez dix par jour, et vous avez l’air plus tranquille que n’importe qui d’autre dans ce théâtre.

— C’est que je sais toujours ce qu’il y a en dessous, dit Timothée en ajustant une dernière fois le col du jeune homme avant qu’il ne monte en scène. Le reste, ce ne sont que des costumes. On les enlève le soir, et on les raccroche à leur patère, prêts pour demain.

Les jours précédant la première, Timothée reçut la visite d’un ancien comédien de la troupe, retraité depuis des années, venu simplement saluer la loge où il avait passé le plus clair de sa carrière.

— Vous vous souvenez de mon costume du roi, dans la pièce d’il y a vingt ans ? demanda le vieil homme, une pointe de nostalgie dans la voix.

— Je m’en souviens très bien. Vous n’arriviez pas à marcher avec la cape, on a dû la raccourcir trois fois avant la première.

Le vieil homme rit, un rire un peu enroué. Évrard, qui rangeait des accessoires dans un coin, écouta cette conversation sans y prendre part, frappé par la mémoire précise d’Timothée — chaque détail de chaque costume, pour chaque comédien, sur des dizaines d’années.

— Comment vous faites pour vous souvenir de tout ça ? finit-il par demander, une fois le visiteur reparti.

— Je ne me souviens pas des rôles. Je me souviens des gens qui les ont portés. C’est différent. Un rôle, ça s’oublie. La personne qui tremblait un peu avant d’entrer en scène, ça, ça reste.

Le soir de la première, Évrard joua son rôle de prince avec une aisance que personne ne lui connaissait encore. En sortant de scène, il croisa Timothée dans les coulisses, déjà occupé à préparer le costume du lendemain — un uniforme de facteur, pour une tout autre pièce, une tout autre vie.

— Merci, dit simplement Évrard.

Timothée ne répondit rien, mais glissa, sous le costume de facteur qu’il pliait, un petit bout de tissu usé, identique au sien — comme on transmet, sans un mot, la seule véritable étoffe qui ne se change jamais.