Gaëtan affûtait des couteaux depuis vingt-deux ans, toujours au même carrefour, sa meule montée sur une charrette qu’il ne déplaçait plus que pour les foires. Les gens venaient avec des ciseaux émoussés, des serpes rouillées, des rasoirs qui ne coupaient plus que l’air, et repartaient avec quelque chose qui mordait de nouveau. Il ne demandait jamais à quoi servait la lame. Il la posait contre la pierre, actionnait la pédale, et regardait les étincelles courtes qui giclaient dans la lumière.
— C’est dur, votre métier ? lui demanda un jour une jeune femme qui attendait, un couteau de cuisine enveloppé dans un torchon.
— C’est un métier de courage, répondit Gaëtan sans lever les yeux. Pas de force. De courage. Il faut oser approcher le tranchant de la pierre sans reculer, sinon on n’affûte rien, on abîme.
Elle s’appelait Prudence — ses parents avaient un humour particulier — et elle travaillait dans une association du quartier, de celles qui recueillent ce que personne d’autre ne veut porter. Elle posa son couteau sur le comptoir de la charrette et, sans qu’on le lui demande, se mit à parler.
— On me pose souvent la question, vous savez. C’est quoi le bonheur. Et à chaque fois j’ai l’impression de devoir sauter dans le vide. Je sais qu’il faut du courage pour être heureux — qu’il y a plein de raisons de ne pas l’être, autour de nous, et que rester heureux quand on voit tant de gens qui ne le sont pas, c’est presque un effort continu. Mais je ne sais jamais comment le dire sans avoir l’air de mentir.
Gaëtan actionna la pédale. La meule tourna, grave et régulière.
— Vous voulez que j’affûte le couteau, ou la question ?
Prudence rit, surprise. Elle ne répondit pas tout de suite.
Ce jour-là, elle repartit avec son couteau bien aiguisé et sans avoir vraiment répondu. Elle revint la semaine suivante, avec des ciseaux cette fois, et resta plus longtemps à regarder Gaëtan travailler — la manière dont il inclinait la lame d’un geste précis, jamais brusque, jamais forcé, comme s’il négociait avec le métal plutôt que de le dominer.
— Vous n’avez jamais raté une lame ? lui demanda-t-elle un jour, en le regardant vérifier le fil d’un couteau contre son pouce.
— Souvent, au début. On appuie trop fort, on veut aller trop vite, et la lame chauffe, elle bleuit, elle perd sa trempe. Il faut apprendre à laisser le temps à l’acier de se réchauffer doucement, sinon on le brûle sans même s’en apercevoir.
— Ça me parle plus que je ne voudrais l’admettre, dit Prudence.
Elle lui raconta, par bribes, sur plusieurs visites, son travail dans l’association : les nuits sans sommeil à vouloir tout régler d’un coup, l’épuisement qui suivait toujours l’urgence, et cette impression, récurrente, de brûler sa propre trempe à force de vouloir aller trop vite pour les autres. Gaëtan l’écoutait sans jamais interrompre son geste, la meule tournant sous ses mains comme une respiration continue derrière les mots.
— C’est étrange, dit-elle un jour, votre pédale fait un bruit qui ressemble à une respiration. Comme si la meule soufflait.
— C’est qu’elle travaille, dit Gaëtan. Tout ce qui travaille vraiment finit par respirer.
Un jour, un client pressé, agacé de faire la queue derrière une conversation qui n’en finissait pas, lança sèchement à Gaëtan de se dépêcher, qu’il n’avait pas toute la journée à perdre devant sa meule.
Gaëtan ne se départit pas de son calme.
— Vous voulez une lame affûtée vite, ou une lame affûtée bien ? Je peux vous faire les deux à la fois, mais vous n’en aimerez ni l’une ni l’autre.
L’homme grommela, mais attendit, et Prudence remarqua, une fois de plus, cette manière qu’avait Gaëtan de ne jamais céder à l’urgence des autres — pas par indifférence, mais par une forme de respect exigeant, pour l’objet comme pour la personne qui l’attendait.
Un matin d’automne, Prudence arriva sans rien à affûter. Elle s’assit sur le muret voisin, attendit qu’il finisse une lame, puis parla d’une traite, comme si les mots avaient mûri pendant les semaines précédentes.
— Je crois que ce qui m’angoisse, dans la question, ce n’est pas de ne pas savoir répondre. C’est d’avoir peur que la réponse change tout le temps, et que ça veuille dire que je ne suis jamais vraiment arrivée nulle part. Actuellement, je crois que c’est l’amitié. Le mois dernier, c’était autre chose. Dans un mois, encore autre chose.
Gaëtan s’essuya les mains sur son tablier de cuir et s’assit à côté d’elle, ce qu’il ne faisait jamais pendant les heures d’ouverture.
— Vous savez pourquoi j’aiguise les couteaux au lieu d’en forger des neufs ? Parce qu’un couteau neuf, il coupe une fois, parfaitement, et puis il s’émousse, et il faut recommencer. Le courage, c’est pareil. On ne le gagne pas une fois pour toutes. On revient, on réaffûte, on repart. Ce n’est pas un défaut de votre bonheur qu’il change de visage. C’est la preuve qu’il est vivant, et qu’il continue de couper.
Prudence resta silencieuse un moment, puis se leva, embrassa Gaëtan sur la joue — un geste qui les surprit tous les deux — et repartit sans rien avoir fait affûter, pour la première fois.
Quelques mois plus tard, ce fut au tour de Gaëtan de traverser une période où sa propre meule, pourtant fidèle depuis des années, se mit à grincer sans raison apparente, refusant d’affûter proprement même les lames les plus simples. Il tenta de la réparer seul, s’énerva, recommença, sans succès.
— Vous voulez que j’affûte votre courage, cette fois ? lui demanda Prudence, un sourire en coin, en le voyant s’acharner sur la pédale.
Gaëtan s’arrêta, surpris d’entendre revenir sa propre plaisanterie tournée contre lui. Il finit par appeler un ami mécanicien, ce qu’il n’avait jamais fait en vingt-deux ans de métier, préférant toujours réparer seul. La meule fut remise en état en une après-midi — un simple roulement usé, rien de grave — mais Gaëtan resta troublé plusieurs jours par cette expérience inhabituelle : avoir eu besoin, lui aussi, qu’on l’aide à retrouver son tranchant.
— Ça vous a coûté, d’appeler quelqu’un ? lui demanda Prudence à sa visite suivante.
— Un peu de fierté, admit-il. Mais moins que ce que ça m’aurait coûté de continuer à forcer sur une meule cassée.
Elle revint, bien sûr. Elle revenait toujours. Mais désormais, chaque fois qu’elle apportait quelque chose à la meule, elle s’attardait un peu, racontait un peu, comme si le carrefour de Gaëtan était devenu un endroit où l’on pouvait déposer, en même temps que le fer, un peu de la peur qu’on porte à devoir répondre, encore et encore, à la même vaste question.
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