Lot 15

La brasserie du bout de la rue

Gaspard brassait sa bière dans un local qui sentait le malt à cent mètres, au bout d’une rue que la plupart des gens du centre ne connaissaient même pas. Il n’avait qu’une règle, affichée au-dessus du comptoir, écrite à la craie : « Ici, on ne parle pas de demain avant d’avoir fini son verre. »

— C’est un peu radical, non ? lui avait dit un client, un soir.

— Pas du tout. C’est juste que les gens qui viennent boire une bière fraîche après leur journée n’ont pas besoin qu’on leur reparle du boulot ou des soucis. Ils ont besoin d’un verre froid, et parfois d’une clope dehors, et de cinq minutes où rien d’autre n’existe. Après une bonne partie de n’importe quoi — de foot, de cartes, de vie — c’est ça qu’il faut. Pas un discours.

Une jeune femme venait souvent seule, s’installait au bout du comptoir, et commandait toujours la même chose sans jamais sourire en le faisant.

— Le bonheur, c’est très compliqué, lui dit-elle un soir, alors que Gaspard essuyait un verre juste devant elle. Dans le monde où on vit. J’essaie de faire au mieux, de me comporter correctement, mais franchement… c’est un concept que j’essaie d’atteindre, et j’y arrive pas.

— Vous l’atteignez, là, maintenant, dit Gaspard en posant le verre devant elle.

— Un verre de bière, ce n’est pas le bonheur.

— Non. Mais c’est cinq minutes où vous n’essayez pas de l’atteindre. Parfois c’est déjà énorme, ça, d’arrêter d’essayer.

Elle ne répondit pas, but une gorgée, et resta silencieuse plus longtemps que d’habitude — pas un silence fermé, cette fois, mais un silence qui semblait, pour une fois, ne rien chercher.

Un habitué, plus loin au comptoir, philosophait à sa manière, un peu bruyamment, comme chaque soir :

— Moi je crois que c’est se sentir au bon moment, au bon endroit. Un truc comme ça. C’est peut-être toute la question, remarquez.

Une femme à côté de lui, qui venait de finir son service dans un magasin voisin, disait pour sa part que le bonheur, c’était de prendre plaisir, de faire les choses avec passion, dans l’instant, de positiver — voilà, c’était tout, mais elle le disait avec une conviction qui n’avait besoin de rien de plus.

Un homme, arrivé plus tard, un peu éméché déjà, s’appuyait au comptoir et racontait à qui voulait l’entendre que le bonheur, c’était « des petits bonheurs », qu’on partageait, qu’on était bien, que c’était trop vaste comme question de toute façon, qu’il fallait pas trop chercher plus loin.

Gaspard, lui, avait sa propre théorie, qu’il gardait le plus souvent pour lui : le bonheur, disait-il aux rares personnes à qui il se confiait, ce n’était pas dans la bière elle-même, mais dans le moment exact où on posait le verre, où la mousse retombait encore, où on n’avait pas encore bu la première gorgée. Après, c’était déjà en train de finir.

La jeune femme revint la semaine suivante, et cette fois elle s’assit non pas au bout du comptoir mais au milieu, près des habitués, près de l’homme qui parlait fort et de la femme qui parlait de passion et d’instant.

— Vous avez changé de place, remarqua Gaspard.

— J’ai arrêté d’essayer d’atteindre quelque chose, pour ce soir. Vous aviez raison. Alors je me suis dit, autant essayer d’être là où les gens sont, plutôt que là où personne ne me dérange.

Elle rit, presque malgré elle, en écoutant l’homme raconter pour la troisième fois la même histoire de partie de cartes ratée, et quand Gaspard posa son verre devant elle, il ne dit rien cette fois — il n’y avait plus besoin de le dire. Dehors, sur le trottoir, deux clients fumaient une cigarette en silence, le dos contre le mur encore tiède du jour, sans se presser de rentrer, sans se presser d’aller nulle part, exactement comme s’ils venaient, eux aussi, de finir une bonne partie de quelque chose.