Lot 2

La Polisseuse de Buée

Faustine polissait des miroirs dans une échoppe si étroite qu’on n’y tenait qu’à deux, et encore, en se tournant le dos. Elle ne vendait rien qu’on trouve déjà tout fait ailleurs : elle reprenait les miroirs anciens, piqués, voilés par le temps, et les rendait à leur clarté d’origine, à la patience d’un chiffon et d’une poudre fine qu’elle mélangeait elle-même.

— Comment vous savez que c’est fini ? lui demanda un jour un client, en la regardant frotter le même coin de verre depuis un quart d’heure.

— Je ne me pose pas la question, dit-elle. Quand c’est limpide, je le sais. Je n’ai aucun doute. C’est agréable, je ne sais même pas trop pourquoi d’ailleurs, mais tout l’est, et je le reconnais.

Elle disait ça sans emphase, comme une évidence de métier, la tête penchée sur le verre. Ce n’était pas de la paresse intellectuelle : c’était juste qu’elle avait cessé, depuis longtemps, de chercher à expliquer le moment où le trouble disparaît. Elle le voyait apparaître, elle s’en délectait, et elle passait au miroir suivant.

L’échoppe elle-même semblait fabriquée pour cette patience : une seule fenêtre haute, orientée pour que la lumière tombe toujours du même côté à la même heure, des étagères où les miroirs en attente reposaient face contre le mur, comme pour ne pas s’éblouir eux-mêmes avant l’heure de leur restauration. Faustine n’acceptait jamais plus de trois pièces à la fois — au-delà, disait-elle, on commence à travailler vite, et travailler vite, pour du verre, ça revient à ne rien faire du tout.

Son frère Elouan revint un soir d’octobre d’une tournée de dix jours, la voix cassée, les mains encore couvertes de colophane. Il jouait du violon dans les fêtes, les foires, les grandes réunions bruyantes où l’on demande aux musiciens, entre deux morceaux, de répondre à des questions qu’aucun contrat n’avait prévues.

— Ils m’ont demandé ce que c’était, le bonheur, dit-il en s’asseyant sur le tabouret bas, celui des clients. Après dix jours de bal. Philosopher à cette heure-là, c’est compliqué.

— Et tu as dit quoi ?

— J’ai dit que c’était ma famille, mes proches, essayer d’être le meilleur possible avec les gens qu’on aime. J’ai dit une phrase que je répète souvent, que je répétais déjà avant de savoir si elle voulait dire quelque chose : chérissez les vôtres, chérissez les autres. Et j’ai dit qu’on n’arrivait peut-être jamais tout à fait au bonheur, qu’on touchait juste quelque chose qui y ressemble.

Faustine essuya ses mains sur son tablier et le regarda, ce frère fatigué qui avait passé dix jours à faire danser des inconnus et qui rentrait sans avoir réglé la question qu’on lui avait posée entre deux valses.

— Toi, ça te vient tout de suite, dit-il. Moi il faut que je coure après pendant dix jours de bal pour à peine l’effleurer.

— Je ne cours pas après, dit-elle. Je frotte. C’est différent.

Il ne comprit pas très bien, mais il n’insista pas — il était trop fatigué, et elle lui tendit un miroir qu’elle venait de finir, un petit modèle à main, cerclé de laiton, pour qu’il se regarde et voie qu’il avait une tête à dormir deux jours d’affilée. Il se regarda et rit, un vrai rire, le premier depuis la tournée.

Elouan resta trois jours chez sa sœur avant de repartir vers une nouvelle série de fêtes, et chaque matin, en la regardant travailler avant même d’avoir pris son café, il essayait de comprendre comment elle faisait pour ne jamais douter du moment où s’arrêter. Lui doutait de tout, en musique — de la mesure, du silence après la dernière note, du moment où saluer. Elle ne semblait douter de rien devant un miroir.

— Tu ne te trompes jamais ? Tu ne t’arrêtes jamais trop tôt, ou trop tard ?

— Si, ça arrive. Mais je le sens tout de suite, et je recommence ce passage-là. Ce n’est pas de la certitude, Elouan, c’est de l’attention. La certitude, ça n’existe pas dans ce métier. L’attention, si.

Le lendemain matin, une vieille femme entra dans l’échoppe avec un miroir de poche fêlé sur un coin, hérité, dit-elle, de sa grand-mère, et qu’elle ne voulait à aucun prix remplacer.

— Vous pouvez le réparer ?

— Je peux le polir. La fêlure restera, mais tout autour sera clair.

— Tout, oui, dit la vieille femme, comme si c’était la seule réponse possible à toute question qu’on pouvait lui poser ce jour-là.

Elle s’assit sur le tabouret bas — celui d’Elouan, la veille — et regarda Faustine travailler sans dire un mot de plus pendant une bonne demi-heure, sinon, de loin en loin, des phrases très courtes qui semblaient clore la conversation avant même qu’elle commence.

— Vous êtes bien installée ici ?

— Tout l’essentiel, voilà. C’est tout.

— Ça vous suffit ?

— C’est tout, oui.

Faustine avait fini le miroir. Elle le tendit, et la vieille femme le prit, le regarda un instant — elle-même, dans le verre redevenu limpide, avec la fêlure fine qui traversait un coin sans rien gâcher du reste — et hocha la tête, satisfaite, comme si le miroir venait de confirmer quelque chose qu’elle savait déjà.

— C’est de la vie, ça, dit-elle en partant. Les gens. Être ensemble un moment, même juste devant un comptoir. Voilà.

Elle ne dit rien de plus et sortit, laissant la porte battre derrière elle.

Elle referma la porte derrière elle, et Faustine resta un instant immobile, le miroir de poche encore présent dans sa mémoire des mains alors qu’il avait déjà quitté l’échoppe. Il y avait quelque chose, dans la façon dont cette vieille femme parlait par phrases coupées, qui lui rappelait le geste même de son métier : ne garder que l’essentiel, retirer le trouble, ne rien ajouter qui n’était pas déjà là avant que le temps ne le recouvre.

Ce soir-là, Elouan reposait encore, son violon rangé dans son étui près de la porte, et Faustine, seule dans l’échoppe, reprit un dernier miroir pour la journée — un grand, ancien, presque entièrement voilé, qu’un collectionneur du quartier lui avait confié sans grand espoir. Elle frotta longtemps, sans se presser, sans se demander à quel moment ce serait fini.

Elle le sut quand ce fut fini. Ce n’était pas plus compliqué que ça. Le voile se retira d’un coup, comme il le faisait toujours, sans prévenir, et elle se vit dedans, fatiguée, contente, sans le moindre doute sur rien. Elle rangea son chiffon, éteignit la lampe, et pensa à son frère qui avait mis dix jours de bal à toucher, du bout des doigts, ce qu’elle trouvait chaque soir au fond d’un morceau de verre embué.

Elle ne se sentait pas plus sage que lui. Juste, pour ce soir-là, pleinement là.