Lot 1

L’Allumeur de rien du tout

Isidore allumait les mêmes seize lanternes depuis vingt-deux ans, dans le même ordre, en partant toujours de celle du pont. Le soir, il les allumait. Le matin, il les éteignait. Entre les deux, il dormait, ou faisait semblant.

— Et demain vous recommencez, dit Guillemette, la première fois qu’elle le suivit avec l’échelle.

— Demain je recommence.

— Ça ne vous ennuie pas ?

— Pourquoi veux-tu que ça m’ennuie ? Le matin je me lève, le soir j’arrive, sans encombre, avec deux ou trois bricoles entre les deux qui grincent un peu plus ou un peu moins que la veille. Et je me recouche. Et le lendemain je recommence.

Elle avait seize ans, l’échelle était lourde, et elle trouvait qu’on pouvait espérer mieux de la vie qu’un cercle de seize lanternes. Elle le lui dit, presque, en tout cas elle le pensa fort.

— C’est quoi ce genre de question, marmonna Isidore, sans même la regarder — mais ce n’était pas à elle qu’il répondait. C’était à quelqu’un de plus vieux, dans sa tête, qui lui avait posé la même chose quarante ans plus tôt, un jour où lui-même tenait l’échelle pour un autre allumeur. Il détestait qu’on lui demande de justifier une chose aussi simple que se lever et arriver jusqu’au soir. « Tout ça pour ça », avait dit ce quelqu’un. Isidore n’avait jamais répondu. Il avait continué d’allumer.

Guillemette, elle, cherchait autre chose — elle ne savait pas encore quoi, seulement qu’elle voulait que ça vibre. Une amie à elle, brodeuse au marché, disait que le bonheur c’était de trouver ce qui nous fait vibrer, et vibrer, ça ne ressemblait pas à seize lanternes dans le même ordre. Ça ressemblait à une passion, à quelque chose qu’on choisit tous les matins avec envie plutôt que par habitude.

— On ne crée rien avec vous, dit-elle un soir, en tenant l’échelle un peu trop fort. On répète.

— On répète, oui, dit Isidore, en grimpant. C’est pas rien, répéter.

Elle ne comprit pas, ou fit semblant de ne pas comprendre, et pendant des semaines elle tint l’échelle en silence, allumette après allumette, lanterne après lanterne, sans que rien ne change dans l’ordre des choses ni dans son avis sur la question.

Ce qui changea, ça vint d’ailleurs — d’un bout de la ville qu’Isidore n’éclairait pas, où un ancien corps de ferme avait été racheté par une bande de musiciens et de danseurs qui, depuis quatre mois, s’y activaient sans qu’on sache trop à quoi. On disait qu’ils relançaient quelque chose — une fête du village, une kermesse, personne ne savait le nom exact, mais on entendait le soir des instruments qu’on n’entendait plus depuis longtemps. Le meneur, un grand type aux mains toujours écorchées par le travail des bêtes et des cordes de scène à la fois, refusait obstinément qu’on lui demande pourquoi il faisait ça.

— C’est quoi ce genre de question, disait-il chaque fois qu’un journaliste du canton venait le questionner. C’est la fête. C’est déjà une réponse.

Pendant quatre mois, Isidore avait vu, du coin de l’œil, la ferme se transformer : d’abord les tuiles refaites, puis une estrade montée à la hâte, puis des cordes tendues entre les arbres pour accrocher des lanternes de papier — les siennes, les vraies, en cuivre et en verre, restaient réservées aux rues, mais celles de papier coloré annonçaient que quelque chose se préparait qui n’attendrait pas la tombée officielle de la nuit. Il n’avait rien dit à personne de ce qu’il pensait de cette agitation, mais il avait remarqué, sans se l’avouer tout à fait, qu’il pressait un peu le pas sur cette portion de sa tournée, curieux malgré lui.

Le soir de la première kermesse relancée, tout le quartier bas vint, et par ricochet tout le haut aussi, et Isidore dut allumer ses seize lanternes une heure plus tôt que d’habitude parce que la nuit tombait sur une foule qui ne voulait pas se disperser dans le noir.

Guillemette courut avec l’échelle ce soir-là comme elle ne l’avait jamais fait — non par obligation, mais parce que dans la précipitation, dans le bruit des tambourins qui montait du bas de la ville, allumer les seize lanternes plus vite que d’habitude était devenu, l’espace d’une soirée, la chose la plus vibrante qu’elle ait faite depuis longtemps. Elle en riait en grimpant les barreaux. Isidore, en bas, tenait l’échelle pour elle, cette fois, et ne disait rien.

À la seizième lanterne — celle du pont, la dernière du parcours, la première d’ordinaire — elle s’arrêta et regarda la ville éclairée d’un coup, plus tôt que jamais, à cause d’une fête qu’elle n’avait pas organisée et qui pourtant faisait battre son travail plus fort.

— C’est pas rien, répéter, dit-elle, redescendant.

— Je sais, dit Isidore.

Elle continua avec lui les années suivantes, et sans jamais le décider vraiment, elle prit l’habitude de partir non plus du pont mais d’une petite ruelle qu’elle aimait, où une fenêtre restait souvent ouverte et d’où sortait, certains soirs, une musique qui n’était pas celle de la kermesse — juste quelqu’un qui chantait pour soi, dans sa cuisine, en faisant la vaisselle. Isidore ne dit jamais rien sur ce changement d’ordre. Mais il remarqua que, depuis, elle allumait la seizième lanterne — celle du pont, redevenue la dernière — avec un geste un peu plus lent, un peu plus soigné que les autres, comme on referme quelque chose qu’on a envie de rouvrir le lendemain.

Les saisons passèrent sans que rien, en apparence, ne change à la routine : Isidore montait, grattait son allumette, redescendait, seize fois chaque soir, seize fois chaque matin en sens inverse. Guillemette apprit à reconnaître, au bruit du vent dans les branches, si la nuit serait calme ou si les lanternes vacilleraient jusqu’à l’aube. Elle apprit aussi, sans qu’on le lui enseigne, à distinguer les habitants qui levaient les yeux en passant sous une lanterne fraîchement allumée de ceux qui ne les levaient jamais — les premiers, disait-elle, avaient toujours l’air d’aller quelque part qui leur plaisait ; les seconds semblaient porter leur soirée comme un fardeau qu’ils traînaient d’un point à un autre.

— Vous les comptez, vous, ceux qui lèvent les yeux ? demanda-t-elle un soir à Isidore.

— Je ne les compte pas. Je les remarque. C’est différent, remarquer et compter.

Un vieil homme du quartier, qui avait été comptable toute sa vie et tenait des carnets sur tout, prétendait avoir calculé qu’Isidore avait allumé, en vingt-deux ans, un peu plus de cent vingt-huit mille flammes. Il le lui dit un soir, fier de son chiffre. Isidore haussa les épaules.

— Comptez plutôt les fois où quelqu’un a levé les yeux en passant dessous, dit-il. Ça, ça ne se compte pas, mais ça se sent.

Le vieil homme n’insista pas. Il rentra chez lui remettre de l’ordre dans ses carnets, et Isidore reprit sa tournée, dans l’ordre nouveau, la ruelle d’abord, le pont en dernier, et Guillemette à son côté qui ne tenait plus l’échelle comme un fardeau mais comme une chose à elle, réinventée chaque soir dans les mêmes gestes.